Léandre et Héro

L. Clérambault

Loin de la jeune Héro, le fidèle Léandre

formait d'inutiles désirs.

“Cher objet,” disait-il, “de mes ardents soupirs,

À quel bonheur sans vous puis-je jamais prétendre?

Quoi? Vainement vous partagez mes feux?

La mer inhumaine et barbare,

Oppose un fier obstacle au plus doux de mes vœux.

Peux-tu souffrir, Amour, qu'elle sépare deux cœurs

que tu veux rendre heureux?

Non, c'est trop soûtenir les tourments de l'absence.

N'écoutons plus que mon amour!

Et toi, Vénus, j'implore ta puissance;

Trahirais-tu mon espérance

Sur les flots dont tu tiens le jour?”

Le silence et la nuit lui prêtent leur secours,

Et l'amoureuse ardeur dont son âme est atteinte,

Lui cache le peril que menace ses jours.

“Dieu de mers, suspendez l'inconstance de l'onde,

Calmez les vents impétueux.

L'Amour expose à vos flots dangereux

Le plus fidèle amant du monde.

Volez, tendres zéphyrs,

Conduisez cet amant fidèle où mille fois,

Touché de sa peine cruelle,

Vous avez porté ses soupirs.”

Cependant sur les flots cet amant généreux

Trouvait un facile passage,

Le ciel semblait favoriser ses vœux.

Il aperçait déjà le fortune rivage

Quand tout à coup Borée en sortant d'esclavage,

Change un calme si doux en un orage affreux.

Tous les vents déchaînés se déclarent la guerre,

Le foudre éclate dans les cieux,

Et la mer irritée au dessus du tonnerre,

Porte ses flots audacieux.

Dans ce péril pressant, Léandre, qui se trouble,

Ne saurait échaper au trépas qui le suit.

L'obscurité qui se redouble

Dérobe à ses regards le flambeau de la nuit.

C'en est fait, il périt. Cette affreuse nouvelle

De la sensible Héro perte le triste cœur.

Elle succombe à son malheur;

Et dans les mêmes flots cette amante fidèle

Finit sa vie et sa douleur.

Mais, Neptune, touché d'une flâmme si belle,

Reçait ces deux Amants au rang des immortels,

Et reparant du sort l'injustice cruelle

Unit leurs tendres cœurs par des nœuds éternels.

Amour, tyran des tendres cœurs,

Arrache ton bandeau, connais ton injustice

Et ne laisse plus au caprice

À décider de tes faveurs.

Tu répands tes biens et tes peines

Dans un funeste aveuglement;

Toujours sur le plus tendre amant

Tombent tes rigueurs inhumaines.