Médée

L. Clérambault

L'amante de Jason aux rives de Colchos

Avait forcé l'Enfer à prendre sa défence.

L'amour et la reconnaisance

Devait dans ses liens retenir ce héros,

Mais bientôt elle apprend qu'un nouvel hymenée

De son volage époux fait les plus doux souhaits.

“Dieux!” dit-elle, “a quels maux m'avez vous condamnée

Si je perds Jason pour jamais.

Séduite par les soins de sa fausse tendresse

J'osai trahir et mon père et les dieux.

C'est par moi que, vainqueur des taureaux furieux,

Il revient triomphant dans le sein de la Grèce,

El le perfide immole en ce funeste jour

Le devoir, la gloire et l'amour.

Non, non, n'écoutons plus qu'un courroux légitime;

L'amour désespéré demande une victime!

J'aime, je suis trahie, et mon cœur est jaloux.

Venéz, haine, fureur! L'amour me livre à vous.

Courons à la vengeance!

Dépit mortel, allumez mon couroux.

Que l'ingrat qui m'offence

Périsse sous vos coups.

Faisons tomber sur sa tête coupable

Les foudres menaçants de ma juste fureur.

La haine devient implacable

Quand l'amour l'allume en un coeur.

Que dis-je? Hélas! Mon cœur à moi mème rebelle,

De son péril fatal commence à s'alarmer.

Prète à punir Jason, sa trahison cruelle

Contre lui ne peut m'animer.

Je ne vois plus dans l'infidèle

Que ce qui me le fit aimer.

L'amour dans ses fers me ramène.

Malgré tout mon dépit il triomphe è son tour.

En vain un tendre cœur s'abandonne à la haine;

Il revient toujours à l'amour.

Mais quelle est mon erreur extrème?

Pour sauver un ingrat je me trahis moi mème,

Tandis que le perfide aux pieds des immortels

Peutêtre en ce moment s'unit a ce qui'il aime.

C'est trop souffrir des affronts si cruels!

Vengeons ma flâmme malheureuse!

Livrons l'ingrat Jason à des maux éternels

En perdant ma rivale heureuse.

Cruelle fille des enfers,

Démon fatal, affreuse jalousie

Pour venger ma flamme trahie

Venez, sortez, vos gouffres sont ouverts.

Venez, venez, punissez ma rivale

Des maux affreux que j'ai souferts.

Rendez sa peine à ma fureur égale,

Que son supplice étonne l'univers.

Le charme est fait, les cruelles Furies

Sortent du ténébreux séjour.

Le dieu brillant dont j'ai reçu le jour

Se trouble de leur barbaries.

Volez, Demons, volez! Servez ma colère fatale

Brûles, ravages ce palais,

Que la flamme infernale

Détruise ces lieux pour jamais.

Portez dans tous les cœurs le trouble et l'épouvante.

Redoublez l'horreur de vos feux.

Offrez dans ce désordre affreux

Aux regards de Jason ma rivale mourante!”