La frileuse
L. Ronger
Je suis un'petit' femm' frileuse,
J'ai toujours eu l'froid en horreur!
Et, comme une chatte amoureuse,
J'aime un'douce et bonne chaleur.
Maman, lorsque j'étais gamine,
Me débarbouillait, comm' ça s'doit,
J'poussais des cris de Mélusine...
Oh! Qu'c'était froid!
En famille, à la vill' voisine,
Nous nous rendîmes l'an dernier
Pour la noce de ma cousine,
Qui s'mariait avec un huissier;
Elle a eu de la chance, ma cousine!
Au dessert, on m'offrit un'glace;
(J'mangeais, d'ça pour la premièr' fois!)
Eh ben! j'fis un'drôl' de grimace...
Ah! Qu'c'était froid!
Certain jour qu'il tombait d'la neige,
Pour porter du beurre au château,
Je prends un sentier qui m'abrège
Et descend le long du côteau!
V'là que j'glisse, par aventure:
(Le chemin était comme un toit!)
Et que j'tomb'... pas sur ma figure...
Ah! Qu'c'était froid!
Un'fois, chez ma tant' Nicodème
Qu'est la meunièr' du vieux moulin:
Veux-tu boir' un'bonn' jatt' de crême,
M'dit mon cousin? j'lui dis: j'veux ben!
Parce que, voyez vous, la crême, je l'idolâtre!
Mais, v'là-t 'il pas que l'grand sauvage
M'embrass' su' l'cou pendant que j'bois:
Tout' la crêm' tomb' dans mon corsage...
Ah! Qu'c'était froid!
Quand vint le temps du mariage,
J'épousai, je n'sais trop comment,
Un homm' qu'avait deux fois mon âge;
J'n'en eus pas beaucoup d'agrément!
C'était un êtr' systématique,
Il calculait quoique ce soit;
En tout il était méthodique...
Ah! Qu'c'était froid!
Il n'est plus cet époux fidèle,
Je suis seule et l'amour, pourtant,
Voudrait rev'nir sécher son aile
A mon foyer toujours brûlant.
Il aim'rait cett' température;
S'il lui fallait quitter mon toit,
Il n'pourrait pas dir', je vous jure,
Ah! Qu'c'était froid!
Mais, il est temps que je me taise.
Dans la chaleur de mon récit,
Je m'suis mis un peu trop à l'aise
Et j'crois que j'en ai par trop dit.
Ça s'rait-il vrai?... je cherche à lire
Dans tous ces yeux fixés sur moi:
L'm'semble bien qu'ils veul' me dire...
C'n'était pas froid!
Non? Si? Non? Vrai?
C'n'était pas froid!