La rêveuse

L. Ronger

Comme on chang' d'année en année!

Je m'souviens que tout' jeune encor

J'n'aurais pas donné ma poupée

Pour la plus belle pièce d'or.

C'était ma joie et ma richesse,

Le nécessaire et l'superflu.

Mais l'horloge de ma jeunesse

Sonnait quinze ans, j'eus d'la tristesse,

Le carton ne m'suffisait plus!

Les joujoux ne m'suffisaient plus!

Adieu l'fer blanc du p'tit ménage!

L'printemps déballe sa splendeur,

J'ai des fleurs tout plein mon corsage

Et des désirs tout plein mon cœur!

Mais je redevins inquiète,

Lorsqu'assise au bord d'un talus

J'entendis chanter la fauvette,

Je n'sais c'qui m'passa par la tête;

Mais les fleurs ne m'suffisaient plus.

C'est dans l'ordre de la nature:

Le fruit doit remplacer la fleur,

Dans un verger je m'aventure

Ni plus ni moins qu'un maraudeur.

D'croquer un'pomme j'étais bien aise.

J'goutais seule aux fruits défendus;

Mais en voyant Pierre et Thérèse

S'en aller pour cueillir la fraise,

Les pommes ne m'suffisaient plus.

Lorsque j'rencontrais dans la plaine

Quelque couple mystérieux,

J'courais m'voir dans l'eau d'la fontaine

C'était l'seul moyen d'être deux...

La nappe de l'onde indiscrète

Dénonçait mes appas joufflus:

Puis tout à coup j'devins moins bête,

J'compris qu'en fait de tête à tête

L'eau claire ne m'suffisait plus.

J'connais des fleurs le doux langage

Et des fruits la suavité.

Pour en apprendre davantage

Faut passer d'vant l'autorité;

C'est fait, je suis épouse et mère,

J'ai l'nécessaire et l'superflu,

D'après c'que m'a dit monsieur l'maire.

Je n'sais c'qu'en ménage on peut faire

Quand les maris ne plaisent plus.