Le Roi d'Ys

Lalo, Édouard

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Le Roi d'Ys Libretto

SYSTEMACTE 1

SYSTEMOuverture

(Une terrasse du palais des rois d'Ys. A gauche les

jardins. A droite l'entrée du palais au vaste escalier

de granit. A l'horizon, la mer. Scène populaire)

CHŒURNoël! C'est l'aurore bénie,

CHŒURC'est l'heure de joyeux émoi!

CHŒURToute crainte est bannie,

CHŒURAux jours meilleurs nous avons foi.

CHŒURQue l'antique cité s'éveille rajeunie

CHŒURPour acclamer la fille de nos rois!

CHŒURCette enfant par ses charmes

CHŒUREnchaîne un rival jaloux;

CHŒURVaincu par ses regards

CHŒURplus puissants que nos armes,

CHŒURNous le verrons tomber à ses genoux.

CHŒUROublions nos alarmes,

CHŒURL'amour a triomphé pour nous.

CHŒURDéployons les bannières;

CHŒURParons le seuil de nos maisons;

CHŒURDe la paix messagères,

CHŒURCloches. sonnez à tous les horizons!

JAHELOui, peuple, voici l'heure où le roi, notre sire,

JAHELAu front de son enfant met la couronne d'or;

JAHELOù le prince Karnac aux autels va conduire

JAHELLa belle Margared, la perle de l'Armor

LE CHŒURNoël!

JAHELPour cet heureux hymen,

JAHELPour la paix qu'il nous donne,

JAHELSaint Corentin, gardien de la terre bretonne,

JAHELNous prêta son concours!

LE CHŒURQu'il nous protège toujours!

CHŒURLes guerres sont terminées,

CHŒURVoici pour nous décornais

CHŒURLes tranquilles destinées,

CHŒURLes doux travaux de la paix!

CHŒURLes glaives sur la muraille

CHŒURVont reposer pour toujours

CHŒUREt les chants de bataille

CHŒURFont place au chant des amours

LE CHŒURNoël!

LE CHŒURVoici pour nous désormais

LE CHŒURLes tranquilles destinées!

LE CHŒURNoël!

LE CHŒURQuand les rois ont la jeunesse

LE CHŒURLes peuples ont les plaisirs!

LE CHŒUR(Appel de trompettes au dehors).

JAHELEntendez­vous ce signal ? A l'horizon se montre

JAHELDéjà notre hôte glorieux!

LE CHŒURC'est lui, c'est notre maître,

LE CHŒURPortons­lui nos vœux!

LE CHŒURBientôt il va paraître!

LE CHŒURQu'il nous rende heureux!

LE CHŒURNoël!

LE CHŒURChantons, foule enivrée!

LE CHŒURFêtons tous son entrée!

LE CHŒURNoël!

LE CHŒURGloire à notre maître!

LE CHŒURBientôt il va paraître!

LE CHŒURAllons à sa rencontre

LE CHŒURLui porter nos vœux!

LE CHŒURChantons, foule enivrée,

LE CHŒURQu'il nous rende heureux!

LE CHŒUR(Les chants se perdent au loin. Les princesses Rozenn

LE CHŒURet Margared paraissent au haut de l'escalier, elles

LE CHŒURdescendent lentement en scène. Rozenn observe

LE CHŒURMargared dont l'attitude trahit de sombres pensées)

ROZENNMargared, ô ma sœur!

ROZENNQuand chaque front rayonne,

ROZENNLe tien est pâle et dans tes yeux

ROZENNBrille une sombre flamme,

ROZENNet cette main frissonne.

ROZENN(Margared retire sa main que

ROZENNRozenn venait de prendre.)

MARGAREDRozenn ! Que dis­tu donc ?

MARGAREDnon, mon cœur est joyeux.

MARGAREDEh quoi! partout sur ma route

MARGAREDSe lève un peuple enchanté!

MARGAREDUn prince que l'on redoute

MARGAREDPar mes charmes est dompté!

MARGAREDJ'ai la puissance royale,

MARGAREDJ'ai le sceptre des aïeux,

MARGAREDEt tu dis que je suis pâle,

MARGAREDTu vois la fièvre en mes yeux!

MARGAREDSi mon regard s'illumine,

MARGAREDC'est devant tant de splendeur,

MARGAREDEt mon front ne s'incline

MARGAREDQue sous le poids du bonheur!

à part

ROZENNAh ! sous ce cri d’ orgueil

ROZENNun sanglot se devine!

à Margared

ROZENNEn silence pourquoi souffrir?

ROZENNDans mon cœur épanche ta peine!

ROZENNQue la moitié m'en appartienne

ROZENNSi je ne sais pas la guérir!

ROZENNOn voit sous la fraîche rosée

ROZENNSe relever le lis tremblant.

ROZENNParfois une larme en coulant

ROZENNFait aussi notre âme apaisée.

MARGAREDJe n'ai pas à pleurer tout bas;

MARGAREDEt ta pitié, je ne la comprends pas.

MARGAREDEn silence je veux souffrir,

MARGAREDEt ta douce parole est vaine.

MARGAREDPourquoi conter une peine

MARGAREDQue tu ne saurais pas guérir ?

ROZENNPour terminer une sanglante guerre,

ROZENNAu prince Karnac notre père t'a promise.

ROZENNAurais­tu regret de cet hymen?

sombre et résignée

MARGAREDJe fais mon devoir sans faiblesse,

MARGAREDEt n'ai pas aujourd'hui, d'ailleurs, plus de tristesse

MARGAREDQue je n'en eus hier!

MARGAREDEt n'en aurai demain!

ROZENNAlors pourquoi sur ton visage

ROZENNCes chagrins amers que i ai lus ?

ne se contenant plus

MARGAREDC'est qu'en moi, je porte l'image

MARGAREDD'un autre que j'aimais!

ROUEND'un autre ?

sombre

MARGAREDEt qui n'est plus!

à Margared

ROZENNC'est autre, Margared, peut­être accompagnait

ROZENNMylio, notre ami d'enfance,

ROZENNMylio qui partit naguère et pour toujours ?...

avec passion et désespoir

MARGAREDAh ! tu viens de le dire!

MARGAREDOui, le même navire

MARGAREDQui portait Mylio m'emportait mes amours!

(Entrent les dames d'honneur et les suivantes de

MARGAREDMargared, elles viennent l'habiller pour la cérémonie

MARGAREDnuptiale. Rozenn entraîne sa soeur dans le coin gauche

MARGAREDprès de la rampe, s'efforce de calmer son agitation et

MARGAREDse place devant elle, afin que les suivantes ne

MARGAREDs'aperçoivent pas du désespoir de Margared.)

LE CHŒURVenez, l'heure presse!

LE CHŒURDevez­vous, Princesse

LE CHŒURTarder un instant ?

LE CHŒURL'attente est cruelle

LE CHŒURQuand elle est si belle,

LE CHŒURCelle qu'on attend.

LE CHŒURLaissez vos femmes empressées

LE CHŒURSur votre front mettre à la fois

LE CHŒURLe voile blanc des fiancées

LE CHŒUREt la couronne de nos rois.

à Rozenn

MARGAREDUn époux... détesté...

MARGAREDva m'attendre à l'autel!

MARGAREDJe devrai... lui jurer... un serment éternel!

ROZENNO ma sœur! je comprends ta douleur!

MARGAREDChère Rozenn, comprends­tu maintenant ?

ROZENNAh! pourquoi n'as­tu pas rejeté

ROZENNCet hymen odieux par ton coeur redouté ?

MARGAREDHélas! Je suis la rançon de la guerre.

ROZENNN'accuse pas notre père!

ROZENN(Les femmes viennent entourer Margared

ROZENNqui se laisse emmener)

seule

ROZENNVainement j'ai parlé de l'absence éternelle

ROZENNEt de l'avenir sans espoir!

ROZENNNon! non! je n'y crois pas!...

ROZENNje t'attends, je t'appelle!

ROZENNO Mylio! je sens que je dois te revoir.

ROZENNPar une chaîne trop forte

ROZENNTous deux nous étions unis.

ROZENNPuisque je ne suis pas morte,

ROZENNTes jours ne sont pas finis.

ROZENNSi celui que je réclame

ROZENNN'était plus, ô vastes cieux,

ROZENNVous n'auriez pas tant de flamme

ROZENNEt tant d'azur pour mes yeux!

ROZENNO mer profonde et sereine!

ROZENNPourrais­tu sourire encor,

ROZENNSi tu n'étais pas certaine

ROZENNDe me rendre mon trésor ?

ROZENNQuand tu remplis à chaque heure

ROZENNMon rêve ou mon souvenir,

ROZENNUne voix intérieure

ROZENNMe dit que tu vas venir.

arrivé derrière Rozenn

MYLIOSi le ciel est plein de flammes,

MYLIOO Rozenn! c'est qu'il sait bien

MYLIOQu'à l'heure où tu me réclames

MYLIOMon coeur tremble près du tien.

MYLIO(Rozenn, immobile, frémissante, écoute, comme

MYLIOen un songe, sans oser se retourner.)

ROZENNCette voix! est­ce un rêve ?

MYLIOO Rozenn! mon cœur tremble près du tien!

(Rozenn se retourne et se jette dans

MYLIOles bras de Mylio.)

ROZENNMylio! Mylio!

ROZENNcette joie est possible!

MYLIOC'est moi! C'est ton amant!

MYLIOLe Seigneur à ta voix ne fut pas insensible !

ROZENNLe Seigneur est clément!

MYLIOLe Seigneur est clément!

ROZENNOn te disait perdu sur de lointaines plages,

ROZENNVaincu par le destin plus fort que ton courage.

MYLIOJ'étais captif avec mes compagnons;

MYLIOC'est vainqueurs maintenant

MYLIOque nous vous revenons!

ROZENNLe bonheur est si grand

ROZENNque j'ose à peine y croire!

ROZENNS'il allait se briser!...

Elle tressaille en entendant les trompettes.

ROZENNVoici le prince et son cortège.

MYLIOLe prince?

ROZENNC'est l'époux par ma sœur accepté!

MYLIOJe vais rendre la liberté

MYLIOAux amis qui, jaloux de mon doux privilège,

MYLIOVeulent aussi revoir leurs toits et leurs amours!

ROZENNQuand vous verrai­je ?

MYLIOCe soir... demain... toujours.

MYLIO(Mylio s'éloigne Rozenn reste un instant rêveuse

et sort lentement. Le roi paraît au haut de

MYLIOl'escalier conduisant Margared en mariée et suivi

de toute la cour. Par le fond entrent Karnac et ses

MYLIOguerriers suivis de tout le peuple d'Ys.)

au Roi

KARNACDésireux d'accomplir l'union résolue,

KARNACOubliant les débats qui nous armaient jadis,

KARNACRoi de la ville d'Ys,

KARNACLe Prince Karnac te salue!

LE ROIDans un rival je trouve un fils!

LE ROISoit béni le destin qui t'ouvre ma demeure!

Se tournant vers le peuple.

LE ROIEt vous tous, écoutez ma parole à cette heure!

La foule s'approche.

LE ROIAux jours futurs j'ai dû songer,

LE ROItant déjà glacé par l'âge.

LE ROIQue ma mort soit un deuil et non pas un danger!

LE ROINos enfants ne pourront vous aimer davantage,

LE ROIIls sauront mieux vous protéger.

LE ROIBras vaillant, beauté sereine

LE ROIFont le pouvoir puissant et doux:

LE ROIMargared, vous serez leur reine!

LE ROIKarnac, vous serez son époux!

LE CHŒURNous voulons ici leur promettre

LE CHŒURObéissance à l'avenir!

LE CHŒURO Roi, nous acceptons Karnac

LE CHŒURpour notre maître.

LE CHŒURAux autels du Seigneur nous allons les bénir!

LE CHŒUR(Pendant la présentation, Rozenn s'est approchée

LE CHŒURde Margared, l'a prise par la main, et l'a menée

LE CHŒURhors des groupes sur le devant de la scène; elle

LE CHŒURlui dit quelques mots tout bas d'une façon

LE CHŒURanimée.)

MARGAREDQuoi! Mylio vivant! Par quel prodige ?

ROZENNIl m'a parlé, te dis­je!

à part

MARGAREDJour maudit!

avec tendresse

ROZENNComme lui, l'ami que tu pleurais

ROZENNParmi nous reviendra!

à part

MARGAREDLui vivant! et j'irais

MARGAREDMe lier à Karnac d'une chaîne éternelle!

MARGARED(Le Roi revient vers Margared et

lui prend la main.)

LE ROIVenez, ma fille, venez à la chapelle!

avec éclat

MARGAREDNon, mon père, jamais!

LE CHŒURQu'a­t­elle dit ? Grands Dieux!

MARGAREDJe vous dis d'oublier la promesse donnée:

MARGAREDCar je repousse un hyménée

MARGAREDHier indifférent, maintenant odieux!

LE PEUPLE D'YSO criminelle démence!

LE PEUPLE D'YSDe cette mortelle offense

LE PEUPLE D'YSKarnac voudra se venger.

LE PEUPLE D'YSSi la guerre est rallumée

LE PEUPLE D'YSHélas! contre son armée

LE PEUPLE D'YSQui pourra nous protéger ?

GUERRIERS DE KARNACDe cette mortelle offense

GUERRIERS DE KARNACKarnac saura se venger,

GUERRIERS DE KARNACTremblez. tremblez!

KARNACTremblez! Tremblez!

LE ROIO criminelle démence!

MARGAREDQue m'importe le danger ?

ROZENNFaut­il perdre l'espérance ?

TOUSC'est Mylio!

KARNACO Roi! c'est maintenant une guerre sans trêve,

KARNACUn combat sans merci!

KARNACVoici mon gant!

(Karnac jette son gantelet. Mylio, caché jusqu'à

KARNACce moment dans la foule, s'avance rapidement)

MYLIOJe le relève!

MYLIO(La foule s'écarte et laisse voir

MYLIOau fond les soldats de Mylio.)

TOUSC'est Mylio!

MARGAREDMylio!

MYLIOOui, nous venons ici

MYLIOPour combattre avec vous!

TOUSC'est Mylio!

avec dédain

KARNACToi qui parles ainsi,

KARNACAs­tu donc pour la mort une ardeur si jalouse?

KARNACPar elle méprisé, tu la cherches toujours.

MYLIONon, c'est toi qu'elle attend,

MYLIOtoi qui veux une épouse,

MYLIOEt ton lit nuptial est au pied de ces tours!

LE PEUPLE D'YSVive Mylio! Gloire à Mylio!

KARNAC ET SES SOLDATSTremblez, tremblez! Mort à Mylio!

KARNAC ET SES SOLDATS(Le peuple d'Ys veut se ruer sur Karnac; le Roi et Mylio se

jettent entre les deux groupes. Karnac et ses soldats sortent

KARNAC ET SES SOLDATSen menaçant.)

SYSTEMACTE II

SYSTEMScène 1

KARNAC ET SES SOLDATS(Une grande salle du Palais d'Ys, Margared,

KARNAC ET SES SOLDATSdebout prés d'une fenêtre, regarde la campagne)

MARGAREDDe tous côtés j'aperçois dans la plaine

MARGAREDLes soldats par Karnac sous nos murs amenés.

MARGAREDO Mylio, si la lutte est prochaine,

MARGAREDDe plus rudes combats en moi sont déchaînés.

MARGAREDLorsque je t'ai vu soudain reparaître

MARGAREDVivant et superbe ainsi qu'autrefois,

MARGAREDMon cœur aussitôt s'est pris à renaître

MARGAREDAu feu de tes yeux, au son de ta voix;

MARGAREDSans m'inquiéter de ceux que je blesse

MARGAREDAu­devant de toi j'ai voulu courir

MARGAREDEt l'emportement de ma folle ivresse

MARGAREDA tout renié pour te conquérir!

MARGAREDHélas! chaque jour qu'en pleurant je compte,

MARGAREDEst venu venger l'oubli du devoir,

MARGAREDMettant à mon front un peu plus de honte,

MARGAREDLaissant à mon âme un peu moins d'espoir.

MARGAREDC'est Rozenn, je le sens,

MARGAREDqu'il aime et qu'il admire.

MARGAREDOui! c'est elle qui reçoit

MARGAREDLes doux aveux qu'il soupire.

MARGAREDEt si je le vois sourire

MARGAREDC'est qu'il l’ aperçoit!

MARGAREDJ'espère encor pourtant,

MARGAREDsi grande est ma démence!

MARGAREDQuand je serai sans espérance,

MARGAREDVous qui m'aurez frappée,

MARGAREDimplorez le destin!

MARGAREDL'amour que rien ne lasse

MARGAREDEn ce jour fera place

MARGAREDA la haine que rien n'éteint!

MARGARED(Le roi, Rozenn et Mylio paraissent.

MARGAREDMargared se dissimule)

à Mylio

LE ROIQue demain au lever de l'aurore

LE ROILa bataille s'engage.

LE ROIAllez donc sans retard

LE ROIRejoindre nos soldats.

ROZENNO mon père, ce départ...

ROZENNCe combat... c'est odieux!

avec tendresse

MYLIOPourquoi trembler encore ?

Calme et grave

MYLIOSur l'autel de Saint Corentin,

MYLIOLe protecteur de la Bretagne,

MYLIOPour que sa grâce m'accompagne,

MYLIOPlein d'une ardente foi j'ai prié ce matin,

MYLIOEt soudain j'ai cru voir que l'image sacrée

MYLIOS'animait... Une voix d'en haut a murmuré

MYLIO« Mon fils, marche au combat

MYLIOd'une âme rassurée;

MYLIOJe veille sur mon peuple et je le défendrai ! »

MYLIOOui, je le sens, je l'atteste,

MYLIOLe salut nous est promis,

MYLIOC'est à nos seuls ennemis

MYLIOQue ce jour sera funeste!

MYLIOSans en garder le souci,

MYLIONous pouvons compter leur nombre;

MYLIOPour les rejeter dans l'ombre,

MYLIOLe Seigneur les compte aussi.

MYLIOC'est lui qui, pour les abattre

MYLIOVa seconder nos efforts!

MYLIOQui sait prier sait combattre

MYLIOEt les croyants sont les forts!

cachée

MARGAREDHélas! Pourrais­je, en mes alarmes,

MARGAREDPrier comme autrefois ?

MARGAREDO ciel! Je ne te vois

MARGAREDQu'au travers de mes larmes!

MYLIOLe ciel saura bénir nos armes

MYLIOLe salut nous est promis!

MYLIOC'est à nos seuls ennemis

MYLIOQue ce jour sera funeste!

MYLIOSans en garder le souci,

MYLIONous pouvons compter leur nombre!

MYLIOPour les rejeter dans l'ombre,

MYLIOLe Seigneur les compte aussi!

MYLIOC'est lui qui, pour les abattre!

MYLIOVa seconder nos efforts!

MYLIOQui sait prier sait combattre!

MYLIOEt les croyants sont les forts!

MARGAREDO ciel! je ne te vois

MARGAREDQu'au travers de mes larmes!

MARGAREDPrends pitié de mes larmes!

MARGAREDSecourez­moi, Dieu puissant!

LE ROILa Foi sera ton bouclier

LE ROIAux plaines où tu vas descendre,

LE ROIPour tous ceux qu'il te faut défendre,

LE ROICombats sans peur, preux chevalier!

ROZENNAh! Mylio ! qu'il te souvienne

ROZENNQue je mourrai des mêmes coups!

ROZENNPuisque ta mort serait la mienne,

ROZENNDéfends­toi bien, mon cher époux!

MYLIOSon époux !

LE ROIEspère! Du combat reviens en vainqueur,

LE ROIEt ma fille est à toi!

MYLIODieu puissant!

MARGAREDDieu vengeur!

Trompettes au loin.

LE ROIEntends cet appel!

LE ROIviens! ton souverain, ton père

LE ROIVeut être près de toi jusqu'aux derniers instants!

MYLIOPartons!

Ils sortent

regardant du côté où Mylio est sorti

ROZENNVa! demain, c'est l'éternelle ivresse!

elle se présente tout a coup à Rozenn

MARGAREDOu le deuil éternel!

effrayée et comprenant que Margared est sa rivale

ROZENNAh! tu l'aimais!

MARGAREDJ'ai trop lutté. Enfin ma douleur éclate!

MARGAREDQuand chacun pour lui fait des vœux

MARGAREDOn m'oubliait peut­être ?

MARGAREDCeux­là que j'ai formés,

MARGAREDveux­tu pas les connaître?...

ROZENNQuel sombre éclair est dans tes yeux!

MARGAREDOui, que dans sa main trompée

MARGAREDSon épée ne soit qu'un roseau!

s'exaltant de plus en plus

MARGAREDQue l'ennemi qu'elle blesse

MARGAREDSe redresse Pour combattre de nouveau!

MARGAREDEt si la mort elle­même

MARGAREDDoit seule vous désunir Pars!

MARGAREDMylio! c'est là mon vœu suprême!

MARGAREDPars, pour ne plus revenir!

avec indignation

ROZENNTais­toi! tais­toi! Margared!

ROZENNQuel délire t'entraîne?

ROZENNSonge à ceux que maudit ton aveugle fureur,

ROZENNEt tremble que le ciel où va ton cri de haine

ROZENNS'indigne de l'entendre aux lèvres d'une sœur.

ROZENNAh! si j'avais souffert de la même torture

ROZENNEt vu m on fiancé pour toi m ' abandonnant,

ROZENNPeut­être je serais morte de ma blessure,

ROZENNMais en vous pardonnant!

ROZENNQue ta justice fasse taire

ROZENNLa plainte de ton cœur brisé!

ROZENNComme le deuil qu'il a causé,

ROZENNNotre amour fut involontaire!

ROZENNEn nous il est venu comme viennent les fleurs

ROZENNSous la rosée en pleurs,

ROZENNSans qu'on puisse voir qui les sème;

ROZENNPar la même tendresse éblouis et charmés

ROZENNNous nous sommes aimés,

ROZENNAvant de savoir que l'on aime;

ROZENNNos âmes l'une à l'autre allaient si doucement

ROZENNQue nos chastes bonheurs nous ont semblé

ROZENNvraiment être voulus par Dieu lui-même.

MARGAREDSoyez maudits!

ROZENNLe ciel est avec nous!

MARGAREDJe me vengerai!

montrant la statue de Saint Corentin

ROZENNLe Saint nous défendra!

MARGAREDVa! Tu peux faire appel

MARGAREDaux puissances des Cieux!

MARGAREDQue ton Saint vénéré sorte donc de sa tombe!

MARGAREDQu'il entende mes vœux!

MARGAREDEt si son bras vengeur sur ma tête retombe,

MARGAREDMon suprême soupir vous maudira tous deux!

ROZENNMargared!

MARGAREDJ'aime encore mieux te voir,

MARGAREDEn ma folle détresse,

MARGAREDUn glaive dans le flanc qu'un autre amour au cœur!

MARGAREDAdieu! Adieu!

Elle sort en menaçant.

SYSTEMScène 2

MARGARED(Une plaine immense. A l'horizon la silhouette de la

MARGAREDville d'Ys; à droite, une antique chapelle. Au lever du

MARGAREDrideau, Mylio est debout au milieu de la scène entouré

MARGAREDpar ses soldats l'épée nue. Plusieurs groupes portent

MARGAREDdes drapeaux et des armes enlevés à l'ennemi Au fond

MARGAREDet sur les côtés, des paysans et des femmes acclament

MARGAREDles vainqueurs)

LE CHŒURVictoire! Honneur à Mylio! Victoire!

MYLIONon! Ce n'est pas à moi qu'appartient tant de gloire.

Montrant la chapelle.

MYLIOIl repose en ce lieu, celui qu'il faut bénir:

MYLIOC'est à Saint Corentin

MYLIOque tout doit revenir!

LE CHŒURC'est à Saint Corentin

LE CHŒURque tout doit revenir!

LE CHŒUR(Des soldats s'avancent vers la chapelle et disposent

LE CHŒURde chaque côté les drapeaux dont ils sont chargés.)

LE CHŒURIl nous a donné le courage

LE CHŒURQui nous a gagné ces drapeaux;

LE CHŒURQue leur trame guerrière ombrage

LE CHŒURLe lieu sacré de son repos.

MYLIOC'est lui qui pour les abattre

MYLIOA secondé nos efforts!

MYLIOQui sait prier sait combattre,

MYLIOEt les croyants sont les forts!

MYLIO(Mylio, les soldats et la foule se retirent. Tous passent

MYLIOdevant la chapelle de Saint Corentin et s'inclinent. La

SYSTEMscène reste vide. Karnac s'avance lentement, abattu,

MYLIOles vêtements en désordre.)

KARNACPerdu! Je suis perdu!

KARNACMon armée est détruite!

KARNACLes plus vaillants sont morts;

KARNACle reste a pris la fuite;

KARNACEt pour suprême affront j'ai survécu!

KARNAC(Margared apparaît au fond, enveloppée d'un

KARNACvêtement sombre. Elle écoute.)

KARNACCelui qu'ils imploraient à l'heure des combats

KARNACLeur demeure fidèle Et moi lorsque j'appelle

KARNACL'enfer à mon secours, l'enfer ne répond pas!

MARGAREDL'enfer t'écoute!

(qui a tressailli à sa voix, se retourne

KARNACet la reconnaît)

KARNACMargared! Ah! tu viens sans doute

KARNACUne fois encor m'outrager!

MARGAREDJe viens te venger!

KARNACMe venger ?

MARGAREDTa haine a passé dans mon âme!

Etendant la main vers la ville entrevue à l'horizon.

MARGAREDLà­bas, tous m'ont trahie

MARGAREDet déchiré le cœur,

MARGAREDEt je n'ai plus d'amant, de père, ni de sœur

MARGAREDDans la cité trois fois infâme!

MARGAREDSi tu veux nous unir,

MARGAREDElle ne sera plus demain qu'un souvenir.

KARNACAh! que pouvons­nous, quand à l'heure où nous

KARNACsommes une armée a péri pour l'avoir essayé?

MARGAREDN'avons­nous pas un allié

MARGAREDPlus terrible que tous les hommes?

MARGAREDL'Océan ?...

KARNACQue veux­tu dire?

MARGAREDNotre cité Par une écluse est défendue

MARGAREDContre la mer au flot sans cesse tourmenté;

MARGAREDQu'on ouvre cette écluse et la ville est perdue!

KARNACPourquoi ne l'as­tu fait ?

MARGAREDLa barrière d'airain

MARGAREDNe saurait se mouvoir sous une seule main,

MARGAREDEt j'ai compté sur toi...

KARNACSi fort que soit l'obstacle, Je le briserai!

MARGAREDViens donc!

MARGARED(Ils s'éloignent et se dirigent vers la chapelle de Saint

MARGAREDCorentin. Arrivés devant la chapelle. Margared s'arrête

MARGAREDet s'écrie.)

MARGAREDEt toi, qui dors en ce lieu vénéré,

MARGAREDAllons! fais un miracle!

MARGAREDPour défendre ton peuple, il est temps, lève­toi!

KARNACPartons!

KARNAC(Le ciel s'obscurcit tout à coup. La scène est dans

KARNACl'ombre. Cri de terreur de Margared montrant la statue

KARNACqui s'anime.)

MARGAREDAh ! regarde!

avec terreur

KARNACLa tombe s'entrouvre...

KARNAC(Se détachant sous une vive lumière, apparaît

KARNACSaint Corentin immobile.)

MARGAREDJe succombe sous l'effroi!

SAINT CORENTINMalheur sur vous !...

SAINT CORENTINPuisqu'au fond de vos âmes

SAINT CORENTIN'a pas tressailli le remords,

SAINT CORENTINDieu, témoin de projets infâmes,

SAINT CORENTINFait sortir des tombeaux la voix des morts.

VOIX D'EN HAUTRepentez­vous!

rudement

SAINT CORENTINPrince sans diadème,

SAINT CORENTINChef sans armée, Avare sans trésor,

SAINT CORENTINO spectre de toi­même!

SAINT CORENTINPour rêver un forfait suprême

SAINT CORENTINEs­tu lassé de vivre encor?

VOIX D'EN HAUTRepentez­vous!

SAINT CORENTIN(sévèrement, mais avec moins de rudesse,

SAINT CORENTINse tourne vers Margared.)

SAINT CORENTINEt toi que je retiens au penchant de l'abîme,

SAINT CORENTINDésarme, en le fuyant, le céleste courroux.

SAINT CORENTINDieu qui venge le crime

SAINT CORENTINPardonne au repentir!

SAINT CORENTIN(tombe à genoux).

VOIX D'EN HAUTRepentez­vous!

SYSTEMACTE III

SYSTEMScène 1

VOIX D'EN HAUT(Une galerie du palais d'Ys. A droite, l'entrée de la

VOIX D'EN HAUTchapelle. A gauche, la porte de la chambre de Rozenn,

VOIX D'EN HAUTprécédée de quelques marches. Groupes de jeunes

VOIX D'EN HAUTseigneurs, compagnons de Mylio, et de Jeunes filles,

suivantes et amies de Rozenn. Entre les deux groupes

VOIX D'EN HAUTse tient Jahel, grand maître du palais)

JAHELVous qui venez ici chercher notre maîtresse,

JAHELIl faut, suivant l'antique usage de l'Armor,

JAHELEnvoyés de l'époux,

JAHELque votre vœu s'adresse

JAHELAux gardiennes de ce trésor.

Jahel se retire.

JEUNES GENSOuvrez cette porte à la fiancée

JEUNES GENSAvec nous bien vite elle s'en ira,

JEUNES FILLESNon!

JEUNES FILLESD'un espoir trompeur votre âme est bercée.

JEUNES FILLESCelle que l'on réclame ici restera.

JEUNES GENSOuvrez !

Toujours rester seule, est­ce point folie

JEUNES GENSAvec tant de grâce et tant de beauté?

JEUNES FILLESFolie! On peut être sage en étant jolie,

JEUNES FILLESNon! Et rien n'est si doux que la liberté.

JEUNES GENSOuvrez !

JEUNES FILLESNon!

JEUNES GENSAu moindre désir prêt à se soumettre...

JEUNES FILLESSe soumettre!

JEUNES GENSC'est un doux amant qui lui tend les bras.

JEUNES FILLESCet amant bientôt fera place au maître,

JEUNES FILLESLa porte pour lui ne s'ouvrira pas.

JEUNES GENSOuvrez!

JEUNES FILLESNon!

paraît au milieu de ses compagnons

MYLIOPuisqu'on ne peut fléchir ces jalouses gardiennes,

MYLIOAh! laissez­moi

MYLIOConter mes peines

MYLIOEt mon émoi.

MYLIOAubade

MYLIOVainement, ma bien­aimée!

MYLIOOn croit me désespérer;

MYLIOPrès de ta porte fermée

MYLIOJe veux encore demeurer.

JEUNES FILLESVainement près de sa porte

JEUNES FILLESIl veut encor demeurer.

MYLIOLes soleils pourront s'étendre.

MYLIOLes nuits remplacer les jours.

MYLIOSans t'accuser et sans me plaindre

MYLIOLà, je resterai toujours.

JEUNES FILLESToujours, toujours!

MYLIOJe le sais, ton âme est douce,

MYLIOEt l'heure bientôt viendra

MYLIOOù la main qui me repousse

MYLIOVers la mienne se tendra.

JEUNES FILLESVainement près de sa porte

JEUNES FILLESIl veut encor demeurer!

MYLIONe sois pas trop tardive

MYLIOA te laisser attendrir,

MYLIOSi Rozenn bientôt n'arrive,

MYLIOJe vais, hélas! mourir.

MYLIO(Rozenn en grande toilette de mariée

paraît sur le seuil de la porte.)

LE CHŒURSalut à l'époux comme à l'épousée!

ROZENN(à ses amies).

ROZENNPourquoi lutter de la sorte;

ROZENNPensez­vous que je voudrai

ROZENNLaisser l'amant à la porte

ROZENNLorsque l'époux est entré?

A Mylio.

ROZENNPuisqu'une âme rebelle

ROZENNeut briser si noble cœur,

ROZENNJ'entends la voix qui m'appelle:

ROZENNSoyez mon maître et seigneur.

LE CHŒURPour être bénis. marchez à l'autel!

ROZENNOù cela pourra vous plaire,

ROZENNAvec vous emmenez­moi:

ROZENNToujours, clémente ou sévère

ROZENNVotre loi sera ma loi.

ROZENNC'est une douce chose

ROZENNDe tenir ce qu'on promet,

ROZENNQuand le devoir qui s'impose

ROZENNEst le rêve qu'on formait.

LE CHŒURSur vos jeunes fronts descendront bientôt

LE CHŒURLes grâces du ciel!

LE CHŒUR(Le cortège se forme lentement

et se dirige vers la chapelle.)

LE CHŒURTe Deum laudamus!

(Entrent Karnac et Margared. Celle­ci se dirige vers

LE CHŒURla chapelle et demeure perdue dans une contemplation

LE CHŒURdouloureuse. Karnac est agité et regarde de tous côtés.)

KARNACVoici l'heure, viens!

LE CHŒURTe Dominum confitemur!

MARGAREDO Mylio!

s'approche de Margared et l'interpelle brutalement

KARNACAllons, pas de lâche faiblesse,

KARNACCe palais est désert,

KARNACaccomplis ta promesse!

sombre

MARGAREDQu'ai­je promis ?

LE CHŒURTe Deum laudamus!

KARNACTu dois me montrer le chemin

KARNACQui conduit aux écluses!

KARNACAccomplis ta promesse!

LE CHŒURTe Deum laudamus!

KARNACAfin que sous les flots

KARNACdéchaînés par ma main

KARNACCette ville maudite ait disparu demain!

KARNACPas de lâche faiblesse!

KARNACAccomplis ta promesse!

LE CHŒURTe Deum laudamus!

MARGAREDVainement de lâcheté tu m'accuses!

MARGAREDJe ne veux plus commettre

MARGAREDun tel crime!

LE CHŒURTe Deum laudamus!

MARGAREDOubliant les terreurs de la funeste plaine,

MARGAREDVeux­tu que Dieu par nous soit encore outragé ?

KARNACAh ! mon seul souvenir est celui de ma haine!

KARNACEt je n'ai que l'effroi de n'être pas vengé !

Avec ironie, montrant la chapelle.

KARNACVois ton amant joyeux et beau,

KARNACTon amant incliné

KARNACPrès d'une autre femme!

MARGAREDTais­toi! Tais­toi!

KARNACFaut­il donc que ce jour

KARNACQui voit ton désespoir consacre leur amour ?

MARGAREDHélas ! secourez­moi!

MARGAREDDieu puissant! Secourez­moi!

LE CHŒURTe Dominum confitemur!

LE CHŒURTe Deum laudamus!

KARNACIls vont sortir de la chapelle,

KARNACLe cœur tremblant d'un doux émoi;

KARNACL'une songeant: il est à moi!

KARNACL'autre disant: comme elle est belle!

KARNACEt puis ils s'en iront et les vents embrasés

KARNACT'apporteront ce soir le bruit de leurs baisers.

affolée

MARGAREDTais­toi! Ah! qu'ils périssent!

MARGAREDViens! Que la mer emporte

MARGAREDen ses profondes eaux

MARGAREDCeux qui s'aiment ou se haïssent,

MARGAREDQue la mer emporte

MARGAREDvictimes et bourreaux!

(Ils sortent rapidement. Le cortège nuptial

sort de la chapelle.)

LE CHŒURSalut à l'époux comme à l'épousée!

LE CHŒURLe ciel a béni leurs jeunes amours.

LE CHŒURQue sur leur destin comme une rosée,

LE CHŒURLes grâces du ciel descendent toujours!

ROZENNCher Mylio!

MYLIOOui, le Seigneur est bon pour nous,

MYLIOIl nous délivre de cruels ennemis

MYLIOPuis il met votre main dans la mienne.

MYLIOMa Rozenn, je t'aime.

ROZENNO mon époux! je t'aime, ô Mylio ! Je t'aime!

MYLIOA l'autel j'allais rayonnant!

MYLIOMon amour était ma prière,

MYLIOJe tremble maintenant

MYLIOD'un bonheur trop grand pour la terre.

MYLIODieu qui me remet, comme un trésor sacré

MYLIOUn de ses anges sous ma garde,

MYLIODésormais me regarde.

ROZENNDans mon cœur enivré

ROZENNNe tressaille qu'une pensée,

ROZENNC'est que toujours je sentirai

ROZENNMa main par la tienne pressée,

ROZENNJe ne connais, et n'ai connu jamais

ROZENNQue la route par toi suivie,

ROZENNEt ta vie est ma vie!

MYLIOQue le ciel, se penchant sur nous,

MYLIOMêle son éternelle flamme

MYLIOAu baiser que l'époux

MYLIODonnant toute son âme,

MYLIOMet au front de la femme!

ROZENNJe t'aime! O cher époux!

ROZENNA toi toute ma vie!

MYLIODes chemins où tu dois marcher à mon côté,

MYLIOSois la seule clarté,

MYLIODe tous mes rameaux sois la rose!

ROZENNMylio!

MYLIOEt, laissant jusqu'au soir

MYLIOtes regards dans les miens,

MYLIOEn mes songes reviens

MYLIOQuand ma paupière sera close.

MYLIOAimer, c'est la loi sainte, la douce loi!

MYLIODans l'ivresse infinie, à toi, toujours à toi!

MYLIOJe t'aime et mon coeur,

MYLIOenfin, sur ton coeur se pose!

MYLIO(A ce moment, le Roi reparaît au fond de la galerie,

MYLIOil s'avance lent et triste. Rozenn, d'un geste affectueux,

MYLIOéloigne doucement Mylio qui la laisse seule avec son

MYLIOpère.)

ROZENNJe reviendrai bientôt, mon père!

ROZENNNe soyez donc pas triste ainsi!

Margared parait au fond et écoute.

LE ROIEt l'autre enfant qui me quitta naguère,

LE ROIPourrai­je la revoir aussi ?

ROZENNMargared reviendra !... J'ai tant prié pour elle!...

à part

MARGAREDLeur cœur à tous les deux m'ait resté fidèle!

LE ROIQue le ciel exauce tes vœux!

MARGAREDO remords!

ROZENNQue dans l'asile choisi

ROZENNElle trouve en sa détresse

ROZENNUn peu de cette tendresse

ROZENNQu'elle a méconnue ici!

à part

MARGAREDLeur douce pitié m'accable et m'oppresse.

ROZENNSurtout, ô Dieu bon! Permets

ROZENNQu'un jour l'enfant se rappelle

ROZENNLa demeure paternelle.

ROZENNOui, permets que l'enfant se rappelle

ROZENNSon père qui ne l'oubliera jamais.

à part

MARGAREDO mon père!

ROZENNDieu puissant,

ROZENNtu sais qu'elle est pardonnée,

ROZENNDans la demeure abandonnée,

ROZENNRamène bientôt son enfant!

ROZENN(Rumeurs et cris au dehors

ROZENNqui vont grandissant.)

LE ROICes rumeurs, ces cris d'alarme,

LE ROIQu'est­ce donc ?

Il se retourne et aperçoit Margared.

LE ROIToi! ma fille!

court se jeter dans les bras de sa sœur

ROZENNMargared, ô ma sœur!

MARGAREDFuyez! Ces rumeurs confuses,

MARGAREDCe sourd mugissement à chaque instant plus fort,

MARGAREDC'est la voix de la mort qui s'approche!

ROZENNLa mort ?

entrant subitement

MYLIOOui!... de coupables mains ont ouvert les écluses!

ROZENNGrand Dieu!

LE ROILe nom de cet infâme ?

MYLIOKarnac! je l'ai tué!

MYLIOLe flot se précipite!

MYLIOLa mer vient sur nous!

VOIX AU DEHORSFuyons vite! Fuyons tous

VOIX AU DEHORSDieu puissant, secourez­nous

ROZENNO Mylio!

MYLIORozenn, Dieu nous laissera vivre!

Il entraîne Rozenn.

à Margared

LE ROIViens, ma fille, viens!

MYLIOFuyons vite! Fuyons tous !

elle résiste au Roi avec désespoir

MARGAREDJe ne dois pas vous suivre!

MARGAREDJe ne dois pas vous suivre

MARGAREDLe remords me le défend!

LE ROIL'amour m’ ordonne à moi de sauver mon enfant.

Il entraîne Margared, et tous sortent précipitamment.

LE CHŒURFuyons!

SYSTEMScène 2

LE CHŒUR(Le plateau d'une colline où le peuple s'est réfugié.

LE CHŒURAu loin une mer houleuse et sombre. A gauche, sur

LE CHŒURles rochers, un groupe d'hommes observant les progrès

LE CHŒURdes flots dont on entend les grondements)

LE CHŒURO Puissance infinie!

LE CHŒURQui par ta volonté

LE CHŒURFais le flot irrité

LE CHŒUROu la vague aplanie,

LE CHŒURAujourd'hui prends pitié

LE CHŒURDe l'impuissance humaine!

LE CHŒURSur ton peuple agenouillé

LE CHŒUREtends ta main souveraine!

LE CHŒURL'eau monte, l'eau monte encore!

LE ROIJe n'ai plus de cité! La moitié de mon peuple

LE ROIest déjà chez les morts.

MYLIOEpargne au moins ceux qui survivent!

LE CHŒURÉpargne­nous, Seigneur! L'eau monte!

LE CHŒURSur ton peuple agenouillé

LE CHŒUREtends ta main souveraine!

LE CHŒURPrends pitié!

MYLIOAvant ce jour jamais les flots n'ont atteint ces sommets!

MARGARED(s'avance parlant comme dans une vision et répétant

MARGAREDdes paroles entendues. Toute la foule s'est levée et

MARGAREDl'écoute avec anxiété.)

MARGAREDAllant où le maître l'envoie,

MARGAREDToujours l’ Océan montera!

MARGAREDQuand il aura reçu sa proie,

MARGAREDSoudain le flot s'apaisera!

LE CHŒURQue dit­elle ?

LE CHŒURL'eau monte toujours

LE CHŒUR! L'eau monte encor!

à Margared

LE ROISi tu sais quelle est la victime

LE ROIQui doit descendre aux gouffres entrouverts,

LE ROINomme­la donc!

MARGAREDC'est moi!

TOUSMargared!

LE ROIEt quel came as­tu commis ?

MARGAREDComplice d'un pervers,

MARGAREDSur la cité, sur vous,

MARGAREDj'ai déchaîné les mers !

LE CHŒURMort à l'infâme!

LE CHŒURFrappons sans merci!

LE CHŒURPerfide femme, qu'elle meure ici!

LE CHŒURPar tous maudite et par tous condamnée!

LE CHŒURL'Enfer t'appelle et ton heure est sonnée!

ROZENNGrâce pour ma sœur!

ROZENNCédez à ma douleur!

MYLIOApaisez votre fureur!

MYLIOCédez à sa douleur!

LE CHŒURFrappons! Mort à l'infâme!

LE CHŒURFrappons sans merci!

LE CHŒURPar tous maudite, etc.

MYLIOGrâce!

LE CHŒURMort! Frappons sans merci!

LE CHŒURL'eau monte encor!

LE ROIO peuple! souviens­toi,

LE ROISi grand que soit le crime et juste la sentence,

LE ROIQu'à Dieu seul appartient

LE ROIle soin de la vengeance.

LE CHŒURL'eau monte toujours!

MARGAREDVous combattez le ciel en combattant pour moi.

MARGAREDAh! mon juge m’ appelle!

MARGARED(Voilent coup de tonnerre. Effroi du peuple. Margared

MARGAREDprofite de l'effroi général pour se débarrasser de ceux

MARGAREDqui la retenaient; elle s'élance à travers les groupes,

MARGAREDcourt au fond de la scène vers le rocher le plus élevé,

MARGAREDle gravit, arrive au sommet du rocher.)

MARGAREDSeigneur! Sauve un peuple innocent!

MARGAREDPardonne a l'âme criminelle!

TOUSAh !

(Margared se jette dans la mer, Mylio court vers le

TOUSrocher. Rozenn, désespérée, s'élance avec Mylio et

TOUSgravit le rocher en même temps que lui. Au moment où

TOUSils vont atteindre le sommet, Saint Corentin, enveloppé

TOUSd'un rayon lumineux, se dresse devant eux à la place

TOUSoù se trouvait Margared et les arrête d'un geste

TOUSimpérieux.)

LE CHŒURO justice ! O terreur!

LE CHŒURSeigneur, sauve un peuple innocent!

LE CHŒURPardonne à l'âme criminelle!

LE CHŒUR(Le Saint disparaît, le ciel s'illumine instantanément,

LE CHŒURune blanche clarté s'épand sur les vagues calmées.

LE CHŒURLa foule se relève, et reconnaissante tend les bras vers

LE CHŒURle ciel.)

MYLIOGloire à Saint Corentin, qui sauve

MYLIOUn peuple innocent!

MYLIOGloire à Dieu tout­puissant!

LE CHŒURGloire à Dieu tout­puissant!