L'absence

M. de Reiset

Que n'êtes-vous lassées,

Mes tristes pensées,

De troubler ma raison,

Et faire avecque blâme

Rebeller mon âme

Contre ma guérison!

Que ne cessent mes larmes,

Inutiles armes!

Et que n'ôte des cieux

La fatale ordonnance

À ma souvenance

Ce qu'elle ôte à mes yeux!

Ô beauté nonpareille,

Ma chère merveille,

Que le rigoureux sort

Dont vous m'êtes ravie

Aimerait ma vie

S'il me donnait la mort!

Quelles pointes de rage

Ne sent mon courage

De voir que le danger,

En vos ans les plus tendres,

Menace vos cendres

D'un cercueil étranger!

Je m'impose silence

En la violence

Que me fait le malheur:

Mais j'accrois mon martyre;

Et n'oser rien dire

M'est douleur sur douleur.

Aussi suis-je un squelette;

Et la violette

Qu'un froid hors de saison,

Ou le soc, a touchée,

De ma peau séchée

Est la comparaison.

Dieux, qui les destinées

Les plus obstinées

Tournez de mal en bien,

Après tant de tempêtes

Mes justes requêtes

N'obtiendront-elles rien?

Ayez-vous eu les titres

D'absolus arbitres

De l'état des mortels

Pour être inexorables

Quand les misérables

Implorent vos autels?

Mon soin n'est point de faire

En l'autre hémisphère

Voir mes actes guerriers,

Et jusqu'aux bords de l'onde

Où finit le monde

Acquérir des lauriers.

Deux beaux yeux sont l'empire

Pour qui je soupire;

Sans eux rien ne m'est doux;

Donnez-moi cette joie

Que je les revoie,

Je suis Dieu comme vous.