Les heures

M. Jaëll

Toutes nous blessent, la dernière

Nous tue, ayant enfin pitié

Quand elle achève sans colère

L'œuvre faite plus d'à moitié.

Les autres, même la plus douce,

Hélas! nous usent lentement,

Et chacune d'elle nous pousse

Vers le funèbre monument.

Funèbre? non. Quelle caresse

Vaut le sommeil sans lendemain?

Vienne l'heure, pâle maîtresse

Qu'on espère jamais en vain!

Elle viendra, consolatrice,

Tarir la source des remords:

Nulle passion tentatrice

Ne trouble le repos des morts.

⁂

Ces heures, pleines d'espérance,

De terreur ou de volupté,

Ne sont pourtant qu'une apparence,

Un rêve sans réalité.

Le temps, l'espace: vain mirage,

Mots creux auxquels rien ne répond;

Bruit de la vague sur la plage,

Du caillou dans le puits profond!

Avec le mètre et l'heure, infime,

L'homme prétend jauger les mers

Dont l'infini creuse l'abîme,

Qui pour flots ont des univers!

Sonnez, sonnez, Heures futiles,

Mensonge par l'homme inventé!

Résonnez! vos sons inutiles

Se perdent dans l'éternité.