La mort de Didon

M. Montéclair

» Je ne verrai donc plus Enée! «

S'écria tristement Didon abandonnée,

» Il est donc vrai qu'il part? Il fuit loin de ces bords,

Dieux que j'étois crédule!

O Dieux qu'il est perfide!

L'inconstant plus leger que le vent qui le guide

Me quitte sans regrets, me trahit sans remords.

O Toi Déesse de Cithère!

Tendre Vénus, es-tu la mère

De l'ingrat qui m'a su charmer?

Non, non il ne sait pas aimer.

Helas! Helas! Helas!

Pourquoi sait-il trop plaire?

Infidele pourquoi quitez-vous ce rivage?

Les plaisirs et les jeux y voloient sur vos pas!

Pourquoi vouloir régner dans de lointains climats

Quand ma main vous ofroit le Sèptre de Carthage?

Perfide amant, funeste jour!

Faut-il que je trouve un volage

Dans le frere du tendre Amour?

Tirans de l'empire de l'Onde,

Grondez, volez vents furieux.

Elevez les flots jusqu'aux cieux!

Que tout l'Univers se confonde!

Tenez, vengez mes feux trahis!

Justes Dieux, vengez mon injure!

Tonez, embrasez un parjure

Dans le sein même de Thétis!

Non, aretez Grands Dieux!

Gardez vous d'exaucer

Mon couroux légitime!

Laissez moi choisir ma victime:

Enée est dans mon cœur et je vais l'y percer. «

Sur un bucher fatal téatre de sa rage

Didon en ce moment se livre à la fureur.

Un fer, triste present que lui laisse un volage,

Un fer cruel lui perce enfin le cœur:

Mourante elle tombe, et son ame

Chérit encore l'Ingrat qu'elle n'a pu toucher;

Elle expire sur le bucher,

Le flambeau de l'Amour en alume la flame.

Qu'il est dangereux

De se rendre aux vœux

D'un objet volage!

Un sensible cœur

Risque son bonheur

Le jour qu'il s'engage.

Que les seuls plaisirs

Fixent nos désirs:

Evitons les peines!

Amour, si les jeux

N'en forment les nœuds,

Je brise mes chaines.