Traité des excitants modernes

M. Reverdy

Enfin, j'ai découvert une horrible et cruelle méthode,

que je ne conseille qu'aux hommes d'une excessive vigueur,

à cheveux noirs et durs, à peau mélangée d'ocre et de vermillon,

à mains carrées, à jambes en forme de balustres comme ceux

de la place Louis XV.

Il s'agit de l'emploi du café moulu, foulé,

froid et anhydre (mot chimique qui signifie peu d'eau

ou sans eau) pris à jeun.

Ce café tombe dans votre estomac, qui,

vous le savez par Brillat-Savarin, est un sac velouté à l'intérieur

et tapissé de suçoirs et de papilles;

il n'y trouve rien, il s'attaque à cette délicate

et voluptueuse doublure, il devient une sorte d'aliment

qui veut ses sucs, il les tord,

il les sollicite comme une pythonisse appelle son dieu,

il malmène ces jolies parois comme un charretier

qui brutalise de jeunes chevaux; les plexus s'enflamment,

ils flambent et font aller leurs étincelles jusqu'au cerveau.

Dès lors, tout s'agite: les idées s'ébranlent

comme les bataillons de la grande armée

sur le terrain d'une bataille, et la bataille a lieu.

Les souvenirs arrivent au pas de charge, enseignes déployées;

la cavalerie légère des comparaisons se développe par

un magnifique galop; l'artillerie de la logique accourt

avec son train et ses gargousses;

les traits d'esprit arrivent en tirailleurs;

les figures se dressent;

le papier se couvre d'encre, car la veille commence

et finit par des torrents d'eau noire,

comme la bataille par sa poudre noire.

J'ai conseillé ce breuvage ainsi pris à un de mes amis,

qui voulait absolument faire un travail promis pour le lendemain:

il s'est cru empoisonné, il s'est recouché,

il a gardé le lit comme une mariée.

Il était grand, blond, cheveux rares;

un estomac de papier mâché, mince.

Il y avait de ma part manque d'observation.