Quand on est deux

M. White

Je ne sens plus le poids du temps; le vol de l'heure

D'une aile égale et douce en s'écoulant m'effleure;

Je voudrais chaque soir que le jour avancé

Fût encore au matin à peine commencé;

Ou plutôt que le jour naisse ou meurt dans l'ombre,

Que le ciel du vallon soit rayonnant ou sombre,

Que l'alouette chante ou non à mon réveil.

Mon cœur ne dépend plus d'un rayon de soleil,

De la saison qui fuit, du nuage qui passe;

Son bonheur est en lui; toute heure, toute place.

Toute saison, tout ciel, sont bons quand on est deux;

Qu'importe aux cœurs unis ce qui change autour d'eux?

L'un à l'autre ils se font leur temps, leur ciel, leur monde;

L'heure qui fuit revient plus pleine et plus féconde,

Leur cœur intarissable, et l'un à l'autre ouvert,

Leur est un firmament qui n'est jamais couvert.

Ils y plongent sans ombre, ils y lisent sans voile.

Un horizon nouveau sans cesse s'y dévoile;

Du mot de chaque ami le retentissement

Éveille au sein de l'autre un même sentiment;

La parole dont l'un révèle sa pensée

Sur les lèvres de l'autre est déjà commencée;

Le geste aide le mot, l'œil explique le cœur,

L'âme coule toujours et n'a plus de langueur;

D'un univers nouveau l'impression commune

Vibre à la fois, s'y fond, et ne fait bientôt qu'une;

Dans cet autre soi-même, où tout va retentir,

On se regarde vivre, on s'écoute sentir;

En laissant échapper sa pensée ingénue,

On s'explique, on se crée une langue inconnue;

En entendant le mot que l'on cherchait en soi,

On se comprend soi-même, on rêve, on dit: c'est moi!

Dans sa vivante image on trouve son emblème,

On admire le monde à travers ce qu'on aime;

Et la vie appuyée, appuyant tour à tour,

Est un fardeau sacré qu'on porte avec amour!