Puisque j'ai mis ma lèvre

Marcel Guihard

Puisque j'ai mis ma lèvre à ta coupe encore pleine;

Puisque j'ai dans tes mains posé mon front pâli;

Puisque j'ai respiré parfois la douce haleine

De ton âme, parfum dans l'ombre enseveli;

Puisqu'il me fut donné de t'entendre me dire

Les mots où se répand le coeur mystérieux;

Puisque j'ai vu pleurer, puisque j'ai vu sourire

Ta bouche sur ma bouche et tes yeux sur mes yeux;

Puis-que j'ai vu briller sur ma tètê ravie

Un rayon de ton àstre, hélas! voilé toujours;

Puis-que j'ai vu tomber dans l'onde de ma vie

Une feuille de rose arrachée à tes jours;

Je puis maintenant dire aux rapides années:

- Passez! passez toujours! je n'ai plus à vieillir!

Allez-vous-en avec vos fleurs toutes fanées;

J'ai dans l'âme une fleur que nul ne peut cueillir!

Votre aile en le heurtant ne fera rien répandre

Du vase où je m'abreuve et que j'ai bien rempli.

Mon âme a plus de feu que vous n'avez de cendre!

Mon coeur a plus d'amour que vous n'avez d'oubli!