L'Infortunée Lyonnaise

Méhul

Au désespoir mon âme s'abandonne,

J'ai vu périr mon époux innocent...

Je pleure en vain! il n'est plus et le Rhône

Traîne à la mer son corps pâle et sanglant.

Où fuir la mort? où trouver un asile?

L'affreuse mort insensible à nos cris,

Avec sa faulx démolit cette ville,

Et vient s'asseoir sur ses vastes débris.

Que de malheurs l'avenir nous prépare!

Autour de moi le crime est triomphant.

Je veux... non... non... le désespoir m'égare...

Ne mourons pas, il me reste un enfant.

Tu dors... les yeux fixés sur ton visage

Puis-je, ô mon fils, retenir mes sanglots!

Tes traits touchants me retracent l'image

De mon époux dévoré par les flots.

Dors, cher enfant! les larmes de ta mère

Vont de ton sort t'instruire à ton réveil.

Pour échapper à ta longue misère

Que ne dors-tu d'un éternel sommeil!

Mais tu palis... et tes membres frémissent.

Est-ce l'effet d'un rêve déchirant?

Sans doute hélas: à ton coeur retentissent

Les cris aigus de ton père expirant.

Je vois tes pleurs!... ta bouche impatiente

Cherche mon sein, le presse avec effort...

Ah! malheureux! il trompe ton attente!

Tu ne peux pas plus y puiser que la mort.

Qu'en tends-je, ô ciel! Tu demandes ton père

Tu veux le voir!... Je veux le voir aussi...

O mon enfant, la lune nous éclaire...

Viens... hâtons nous,... il n'est pas loin d'ici.

Je crois déjà voir son ombre... c'est elle!...

Elle est debout sur le bord écarté.

Je reconnois sa voix qui nous appelle...

J'entends mugir le Rhône ensanglanté...

Laure à ces mots voit un pont... Elle avance.

Le désespoir éclate ses yeux:

Avec son fils dans l'onde elle s'élance.

L'onde, en fureur, les engloutit tous deux.