Quand j'estois libre

N. La Grotte

Quand j'estois libre, ains que l'amour cruelle

Ne fust esprise encor' en ma mouelle,

Je vivois bienheureux,

De toutes parts cent mille jeunes filles

Se travailloyent, par leurs flammes gentilles,

A me rendre amoureux.

Mais tout ainsi qu'un beau poulain farouche

Qui n'a senti le frein dedans la bouche

Va seulet écarté,

N'ayant soucy sinon d'un pied superbe

A mille bonds fouler les fleurs et l'herbe,

Vivant en liberté;

Ores il court le long d'un beau rivage

Ores il erre au fond d'un bois sauvage

Ou sur quelque mont haut;

De toutes pars les poutres hannissantes

Luy font l'amour, pour néant blandissantes,

A luy qui ne s'en chaut.

Ainsi j'allois desdaignant les pucelles

Qu'on estimoit en beauté les plus belles,

Sans répondre à leur vueil;

Lors je vivois amoureux de moy mesme,

Content et gay, sans porter couleur blesme

Ny les larmes à l'œil.

J'avois escrit au plus haut de la face

Avec l'honneur une agreable audace

Plaine d'un franc desir;

Avec le pied marchoit ma fantasie

Deça, dela, sans peur ne jalousie

Vivant de mon plaisir.

Mais aussi tost que par mauvais desastre

Je vey ton sein blanchissant comme albastre,

Et tes yeux, deux soleils,

Tes beaux cheveux espanchez par ondées,

Et les beaux lis de tes levres bordées

De cent œillets vermeils,

[Incontinent j'apprehenday service,

Car] liberté, de ma vie nourrice,

S'eschappa loing de moy:

Dedans tes rets ma premiere franchise,

Pour obeir à ton bel œil fut prise

Esclave dessous toy.

Et lors tu mis mes deux mains à la chaine

Mon col au cep et mon cœur à la gesne,

N'ayant de moy pitié,

Non plus helas qu'un outrageux corsaire,

O fier destin, a pitié d'un forsaire/forcère

A la chaine lié.

Tu mis apres en signe de conqueste,

Comme vainqueur, tes deux pieds sur ma teste,

Et du front m'a osté

L'honneur, la honte, et l'audace première,

Accouhardant mon ame prisonniere,

Serve à ta volonté.

Vengeant d'un coup mille faultes commises

Et les beautez qu'à grand tort j'avois mises

Par-avant à mespris:

Qui me prioient, en lieu que je te prie.

Mais d'autant plus que mercy je te crie,

Tu es sourde à mes cris,

Et ne responds non plus que la fontaine

Qui de Narcis mira la face vaine,

Vengeant dessus le bord

Mille beautez des Nymphes amoureuses,

Que cest enfant, par mynes desdaigneuses,

Avoit mises à mort.