T'enfuirais-tu ?

P. Duchambge

Oh! si j'avais de grandes ailes,

Que je traverserais de lieux!

J'irais, sous mes plumes fidèles,

Dans leurs pleurs essuyer tes yeux:

Je m'abattrais sur ta fenêtre,

Ou près de ton cœur endormi;

Toi, quand tu me verrais paraître,

T'enfuirais-tu, mon seul ami?

Non: tu subirais le prodige

Qui rouvrirait les cieux pour nous;

Et, comme une fleur sur sa tige,

Je tremblerais sur tes genoux:

Puis, craintive comme une femme,

Si je t'entraînais à demi,

Pour ne plus déchirer notre ame,

Me suivrais-tu, mon seul ami?

À minuit la lune rayonne,

Et ma trace aurait un flambeau:

Vers tes pas, dont mon cœur frissonne,

Dieu, que le chemin serait beau!

Sous nos fleurs où, pleine de larmes,

Ta voix dans ma voix a gémi,

Comme au temps dont j'ai fait les charmes,

Serais-tu seul, mon seul ami?

Mais le jour luit, mon rêve tombe;

Au soleil les rêves ont peur;

Et les ailes de ma colombe

Vont seules te porter mon cœur;

Elle a respiré l'air où j'aime;

Dans mes bras son vol a frémi:

Triste, comme un peu de moi-même,

Caresse-la, mon seul ami!