La Rivière
P. Dupont
De l'abîme des mers
Les gouttes d'eau venues
Et par les arbres verts,
Filtrant du haut des nues,
Ont formé le ruisseau,
Le torrent plus rapide;
Enfin la goutte d'eau
Coule en nappe limpide.
Ô miroir ondoyant!
Je rêve en te voyant,
Harmonie et lumière,
Ô ma rivière,
Ô ma belle rivière!
On voit se réfléchir
Dans ses eaux les nuages;
Elle semble dormir
Entre les pâturages,
Où paissent les grands bœufs
Et les grasses génisses.
Aux pâtres amoureux
Que ses bords sont propices!
Ô miroir ondoyant!
Je rêve en te voyant,
Harmonie et lumière,
Ô ma rivière,
Ô ma belle rivière!
Près des iris du bord,
Sous une berge haute,
La carpe aux reflets d'or
Ou le barbeau ressaute,
Les goujons font le guet;
L'ablette qui scintille
Fuit dent du brochet:
Au fond rampe l'anguille.
Ô miroir ondoyant!
Je rêve en te voyant,
Harmonie et lumière,
Ô ma rivière,
Ô ma belle rivière!
Au matin le pêcheur
Naviguant en silence,
Dans l'ombre et la fraîcheur
Cherche une petite anse;
On le voit tournoyer,
Observer tous les signes.
Il jette l'épervier
Et relève ses lignes.
Ô miroir ondoyant!
Je rêve en te voyant,
Harmonie et lumière,
Ô ma rivière,
Ô ma belle rivière!
Là, menant les bateaux
De bruyants équipages,
Mariniers et chevaux
Font sonner les rivages,
Ou bien c'est la vapeur
Troublant ces eaux tranquilles:
Le poisson qui prend peur,
Se cache vers les îles.
Ô miroir ondoyant!
Je rêve en te voyant,
Harmonie et lumière,
Ô ma rivière,
Ô ma belle rivière!
Quand les feux des étés,
Semblent brûler la terre,
Un essaim de beautés
Descend vers la rivière;
Sous ses hauts peupliers,
A l'ombre des bleus saules,
L'eau rafraîchit leurs pieds
Et leurs blanches épaules.
Ô miroir ondoyant!
Je rêve en te voyant,
Harmonie et lumière,
Ô ma rivière,
Ô ma belle rivière!
Les jours sont différents!
Cette rivière douce,
S'il a plu par torrents
Se gonfle et se courrouce;
Sur les épis en fleurs
Elle porte sa rage:
Du pauvre laboureur
L'espoir est à la nage.
O gouffre tournoyant,
Je frémis en voyant
Ta fougueuse colère,
Ô ma rivière,
Ô terrible rivière!