Les Bouquets des Pauvres

R. Aeschlimann

Les petites filles des rues

Qui vivent en vendant des fleurs

Me sont bien souvent apparues

Comme un symbole de douleurs.

Dans leur pauvreté poétique,

Ces messagères du printemps

Drapent d'un haillon fantastique

Leurs maigres membres grelottants.

Et leurs petites mains frileuses

Composent pourtant des bouquets

Dont se parent nos amoureuses

Pour les bals légers et coquets.

* * *

Petites filles inquiètes

Qui mourez de faim et de froid

En vendant des fleurs pour nos fêtes,

N'êtes-vous pas mes sœurs, à moi?

Pendant que j'écris pour ma dame

De fins sonnets capricieux,

Un autre possède son âme

Et baise, en riant, ses beaux yeux.

Mais elle, dure autant que belle,

Lit mes sonnets et prend vos fleurs,

Sans plus soupçonner que pour elle

Nous avons tant versé de pleurs,

Et que, durant les nuits sans lune,

Nous avons le désir, souvent,

D'aller noyer notre infortune

Dans le fleuve immense et mouvant.

* * *

Ce qui n'empêche pas, pauvrettes,

Qu'on nous verra demain matin,

En dépit des douleurs secrètes,

Reprendre l'ouvrage incertain,

Et pour la foule ingrate et vile,

Et pour la dame aux yeux pervers,

Composer d'une main habile

Vous vos bouquets, et moi mes vers.