La double racination

R. Caby

Car le surnaturel est lui-même charnel

Et l'arbre de la grâce est raciné profond

Et plonge dans le sol et cherche jusqu'au fond

Et l'arbre de la race est lui-même éternel.

Et l'éternité même est dans le temporel

Et l'arbre de la grâce est raciné profond

Et plonge dans le sol et touche jusqu'au fond

Et le temps est lui-même un temps intemporel.

Et l'arbre de la grâce et l'arbre de nature

Ont lié leurs deux troncs de nœuds si solennels,

Ils ont tant confondu leurs destins fraternels

Que c'est la même essence et la même stature.

Et c'est le même sang qui court dans les deux veines,

Et c'est la même sève et les mêmes vaisseaux,

Et c'est le même honneur qui court dans les deux peines,

Et c'est le même sort scellé des mêmes sceaux.

C'est le même destin qui court dans les deux chances.

Et c'est la même mort qui meurt dans les deux morts.

Et c'est le même effroi qui court dans les deux transes.

Et la même bonace au sein de ces deux ports.

Toute âme qui se sauve aussi sauve son corps.

Toute âme qui périt entraîne son jumeau.

Toute âme qui se pose au long des derniers bords

Est comme un reposoir dans un dernier hameau.

Toute âme qui se sauve ainsi sauve son corps.

Toute âme qui se perd entraîne son besson.

Toute âme qui se pose au fond des derniers ports

Est comme un double oiseau sur un dernier buisson.

Toute âme qui se sauve emporte aussi son corps,

Comme une proie heureuse et comme un nourrisson.

Et toute âme qui touche aux suprêmes abords

Est comme un moissonneur le soir de la moisson.

Toute âme qui se sauve ensauve aussi son corps,

Comme une sœur aînée emporte un nourrisson.

Et toute âme qui touche aux suprêmes rebords

Est comme un moissonneur au bord de la moisson.

Et l'arbre de la grâce et l'arbre de nature

Se sont liés tous deux de nœuds si fraternels

Qu'ils sont tous les deux âme et tous les deux charnels

Et tous les deux carène et tous les deux mâture.

Et tous les deux créés et tous deux créature,

Et tous les deux vaisseaux sur le même Océan.

Et tous les deux armés de la même armature,

Et tous les deux berceaux sur le même néant.

Et tous les deux leçons de la même lecture,

Et comme deux tuteurs dans un double arbrisseau,

Et tous deux cavaliers et tous les deux monture,

Et comme un double enfant dans un double berceau.

Et l'arbre de la grâce et l'arbre de nature

Se sont étreints tous deux comme deux lourdes lianes.

Par-dessus les piliers et les temples profanes,

Ils ont articulé leur double ligature.

Et l'un ne périra que l'autre aussi ne meure.

Et l'un ne survivra que l'autre aussi ne vive.

Et l'un ne restera que l'autre ne demeure.

Et l'un ne passera sur la suprême rive

Que l'autre aussi ne fasse un semblable voyage.

Et l'un ne partira dans son dernier trousseau

Que l'autre aussi ne fasse un tel appareillage

Et ne s'embarque aussi sur un dernier vaisseau.