Ronsard à Isabelle de Limeuil

R. Caby

Si la foy des amans que l'Amour fauorise,

Eust voulu mettre à fin ma parole promise,

Et si le fier Destin, dont chacun est donté,

N'eust contre mon vouloir forcé ma volonté,

Pensif ie ne serois languissant de tristesse,

Et verrois accomplie enuers vous ma promesse.

Mais puis que le malheur & les cieux ennemis,

laloux de mon plaisir, tel bien ne m'ont permis,

Il faut que le papier icy vous represente

Le plaisant desplaisir qui le cœur me tourmente.

O quantefois depuis vostre ennuyeux depart,

Solitaire & pensif, ay-ie seul à l'escart

Erré par les rochers! & quantefois aux plaines

Et aux sablons deserts ay-ie conté mes peines,

Et l'enuieux regret que i'ay de ne reuoir

Vostre face qui peut les rochers esmouuoir!

Tout ainsi qu'vn passant qui parmy la nuict brune

Errant dedans vn bois sans ayde de la Lune

S'esgare en mille lieux & de chaque costé

Le chemin luy est clos, faute de la clarté:

Ainsi faute de voir vostre belle lumiere,

Qui estoit de mes yeux la clarté coustumiere,

l'erre seul egaré: car mon œil ne cognoist

Autre iour que celuy qui de vous apparoist.

Ie m'en-vois bien souuent dans les forests desertes,

Sur le bord des ruisseaux & par les riues vertes,

Où le pied me conduit, poussé du souuenir

Qui vous fait par image à mes yeux reuenir.

Là soit que i'apperçoiue vn arbre solitaire,

Vn rocher, vne fleur, vne fontaine claire,

Ie pense en les voyant vous voir, & si ne puis

Penser en autre part qu'en vous à qui ie suis:

Ainsi bien loin de vous, de vous i'ay la presence,

Et la longueur des lieux n'est cause de l'absence.

L'astre qui me domine auant que d'estre né,

M'auoit pour estre esclaue icy predestiné:

Et ne puis eschapper que tousiours ie ne viue

Serf de peine & d'ennuy, quelque part que ie suiue

Si ie suis longuement en ceste Court icy,

Ie seray prisonnier de dueil & de soucy:

En ceste Court fascheuse, odieuse & remplie

D'erreurs, d'opinions, de troubles & d'enuie,

Où rien ne m'est plaisant: car cela qui me plaist,

Ainsi comme il estoit, pour ceste heure n'y est:

I'entens vostre beauté qui m'est plus agreable

Que de mes propres yeux la lumiere amiable:

Et si ie vais au lieu où vous faites seiour,

Ie feray prisonnier de ce fascheux amour.

Mais vne liberté telle prison i appelle,

Pour vous sçauoir en tout si parfaite & si belle,

Qu'vn Dieu le plus puissant s'estimeroit heureux

D'estre de vos beaux yeux idolatre amoureux.

Ce-pendant ie vous pri' (par vostre belle face,

Par vos crespes cheueux, dont le lien m'enlace

Non seulement le corps, mais l'esprit & le cœur,

Et ie ne sçay comment s'en fait maistre & veinqueur)

D'accuser ma fortune à mon vouloir contraire,

Et non pas le desir que i'auoy de vous faire

En chemin compagnie, & vous suiure en tous lieux,

Pour iouyr sans repos du plaisir de vos yeux:

Et receuez en gré ceste Lettre qui vole

Vers vous, pour vn adieu, en lieu de la parole

Qui ne vous peut, helas! en partant de ce lieu

Ainsi qu'elle deuoit, dire humblement adieu.

Hà, que ie suis marry que mon corps n'a des ailes

Pour voler comme vent où sont vos Damoiselles,

Ie leur dirois adieu, & plus de mille fois

En diuerses façons leurs yeux ie baiserois:

Ie baiserois leur sein, & leur bouche vermeille

Qui resemble en beauté l'Aurore qui s'esueille,

Bouche de qui le ris d'entre les perles fort,

Qui donne tout ensemble & la vie & la mort.

Mais puis que dans le ciel des beautez ie ne vole,

Seulement du penser absent ie me console,

Et par le souuenir qui est le seul secours

Des amans eslongnez, ie vous voy tous les iours:

Car l'absence des lieux ne peut rendre effacée

L'amour qui se nourrist du bien de la pensée.