Cimetière de campagne

Reynaldo Hahn

J'ai revu le cimetière

Du beau pays d'Ambérieux

Qui m'a fait le cœur joyeux

Pour la vie entière,

Et, sous la mousse et le thym,

Près des arbres de la cure,

J'ai marqué la place obscure

Où, quelque matin,

Quand dans la farce commune

J'aurai joué mon rôlet

Et récité mon couplet

Du clair de la lune,

Libre enfin de tout fardeau,

J'irai tranquillement faire

Entre mon père et ma mère

Mon dernier dodo.

Pas d'épitaphe superbe,

Pas le moindre tralala;

Seulement, par-ci par-là,

Des roses dans l'herbe,

Et de la mousse à foison,

De la luzerne fleurie,

Avec un bout de prairie

A mon horizon.

Ah! dans ce décor champêtre

Comme je dormirai bien!

Quel excellent paroissien,

Curé, je vais être!

Après avoir tant trotté

Et s'être fait tant de bile,

C'est si bon d'être immobile

Pour l'éternité!

L'église de ma jeunesse,

L'église au blanc badigeon,

Où jadis, petit clergeon,

J'ai servi la messe,

Est encore là tout près

Qui monte sa vieille garde

Et, sans se troubler, regarde

Les rangs de cyprès.

Entouré de tous mes proches,

Sur le bourg, comme autrefois,

j'entendrai courir la voix

Légère des cloches.

Elles ont vu mes vingt ans

Et n'en sont pas plus moroses;

Elles me diront des choses

Pour passer le temps;

Puis, l'après-midi, j'espère,

Tous les petits polissons

Qui vont prendre des leçons

Du premier vicaire

D'un couplet de mirliton

Salueront nos mausolées,

Et joueront dans nos allées

A saute-mouton.

Bref, je serais, il me semble,

Un mort tout à fait heureux,

Si parfois deux amoureux

S'en venaient ensemble,

Lui timide, un peu jeunet,

Elle fraîche et guillerette,

Cueillir un brin de fleurette

A mon jardinet.

Craintifs comme deux colombes

Prêtes à s'effaroucher,

Je crois les voir s'approcher

De nos pauvres tombes.

Ils se tiendront par la main,

Regardant tout sans mot dire,

Mais je veux qu'un bon sourire

Leur vienne en chemin.

— « Cher poète sans malice,

Diront-ils en se signant,

C'est là qu'il dort maintenant;

Que Dieu le bénisse!

« Jamais il n'a fait affront

A qui l'invitait à boire. » —

Et pour fêter ma mémoire

Ils s'embrasseront!