La chère blessure

Reynaldo Hahn

Ma fierté s'abusait: j'avais cru qu'offensée,

Mon dédain deviendrait semblable à ton dédain;

L'indifférence enfin dégageait ma pensée,

Ma bouche était riante et mon regard serein.

Comme d'un sein ouvert la main arrache une arme

Le remords déchirait mon cœur pour le guérir;

J'en avais arraché ton nom, sans une larme!

Sans pressentir qu'un jour il m'en faudrait mourir.

Mais le calme est menteur lorsque l'âme est profonde,

Le sentiment survit au courage envolé:

Bientôt s'éteint l'espoir que l'illusion fonde,

On s'écoute souffrir, plus seul, plus désolé.

Notre vie est liée au secret qui l'épure:

Quiconque se croit fort n'est que présomptueux.

Le souvenir renait et rouvre la blessure

Dans mon cœur épuisé d'efforts infructueux.

Ah! puisque je n'ai pu déraciner ma peine,

Et puisque mon regret sanglote encore en moi,

Je souris à ce mal qui vers toi me ramène,

Je chéris ma douleur, qui me parle de toi!

Que pourrait ton dédain et que pourrait le monde?

Tout noble sentiment est émané des cieux.

Il n'est qu'un but sacré dans mon cœur que Dieu sonde

Désintéressement et dévoùment pieux.

Je t'aime pour t'aimer et non pour que tu m'aimes!

T'ai-je jamais parlé de mon déchirement?

J'ai su trouver en moi deux ressources suprêmes:

L'amour du sacrifice et de l'isolement.