Les Cygnes

Reynaldo Hahn

Ton âme est un lac d'amour

Dont mes désirs sont les cygnes.

Vois comme ils en font le tour,

Comme ils y creusent des lignes!

Voyageurs aventureux

Ils vont, les ailes ouvertes.

Rien n'est ignoré par eux,

Des flots bleus aux îles vertes.

Bruyants et pompeux, les uns

Sont d'un blanc que rien n'égale,

Désirs nés dans les parfums

Par un soleil de Bengale.

D'autres sont muets et noirs,

Avec un air de mystère,

Désirs nés pendant les soirs,

Où tout s'endort sur la terre.

Sans nombre sont ces oiseaux

Que ton âme voit éclore.

Combien déjà sur les eaux,

Et combien à naître encore!

Point de halte! à tout moment,

D'arrivants le bord se charge.

Ceux d'hier pensivement

S'en vont alors vers le large.

Bientôt l'œil doit les laisser

Pour le présent qui réclame

Eux ne cessent de glisser

Vers les profondeurs de l'âme.

Et dans un accord béni,

Sur ce cristal d'eau sans brumes,

On entend à l'infini

Frissonner au vent des plumes.