Oedipe à Colone

Sacchini, Antonio

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Oedipe à Colone Libretto

SYSTEMOuverture

SYSTEMPREMIER ACTE

SYSTEMSCÈNE 1

Récitatif

Thésée

En vain un frère ingrat vous ravit la couronne,

Prince, mon peuple et moi reconnaissons vos droits:

La nature et la loi vous appellent au trône,

Le droit de Polynice est la cause des rois.

Air

Ma fille est le précieux gage

De l’ étroite union que je forme aujourd'hui;

Ce doux hymen, où je l’ engage

Sera de nos états le plus solide appui.

Récitatif

Polynice

Ah! le trône où j’ aspire a cent fois moins de charmes

Que la main qu’ à mes vœux vous daignez présenter:

Animé par ses yeux, soutenu par vos armes,

Est-il quelque ennemi qui puisse m’ arrêter?

Air

Le Fils des dieux, le successeur d’ Alcide

Thésée arme aujourd’ hui pour moi :

Faible ennemi, frère ingrat et perfide,

Étéocle, frémis d’ effroi!

La valeur et la beauté même

Se réunissent contre toi:

Cède à leur voix suprême,

Tremble devant ton Roi.

SYSTEMSCÈNE 2

Récitatif

Thésée

Habitants de Colone et citoyens d’ Athènes,

Prenez part au bonheur que ce grand jour amène.

Pour gendre et pour ami, je choisis ce héros;

Au trône des Thébains je promets de le rendre:

Vous, braves compagnons de mes nobles travaux,

Soldats, jurez de le défendre.

Chœur de soldats

Nous braverons pour lui les plus sanglants hasards:

Qu’ il guide nos braves cohortes!

Thèbes nous ouvrira ses portes,

Ou le dernier de nous mourra sous ses remparts,

Récitatif

Un Hérault (aux troupes)

Vous avez entendu les ordres de Thésée;

Vous suivrez le héros dont son cœur a fait choix :

Protecteurs de l’ Etat et défenseurs des rois,

La gloire vous appelle et vous doit être aisée

SYSTEMSCÈNE 3

Chœur de femmes

Allez régner jeune princesse;

Puisse un si grand hymen rendre heureux vos beaux jours!

Si de nouveaux sujets réclament vos amours,

Que nous soyons encor chers à votre tendresse.

Danse : Andantino (Allegro)

Air

Une Athénienne

Vous quittez notre aimable Athènes,

Et vous emportez nos regrets:

Trop heureux vos nouveaux sujets!

Hélas! Vous leur plairez sans peine.

Sur le cœur de tous les mortels

Votre aimable empire se fonde;

Il n’ est point de pays au monde

Où la beauté n’ ait des autels.

Danse : Gavotte

Air

Eriphile

Je ne vous quitte point sans répandre des larmes,

Et dans vos sentiments mon cœur est de moitié;

Quels que soient l’ amour et ses charmes,

Ils n’ ôtent rien à l’ amitié.

SYSTEMSCÈNE 4

Récitatif

Thésée (à Polynice)

Allons au temple offrir nos sacrifices;

Que les filles du Styx confirment nos serments!

D’ Athènes et de ses Rois puissantes protectrices,

De nos traités leurs noms sont les garants.

Venez.

Polynice (à part)

Dieux !

Thésée

Votre cause est juste;

Leur présence pour vous est un bienfait de plus.

Polynice

Leur nom sacré…ce temple auguste,…

Réveillent le remords dans mes sens éperdus.

Eriphile (à part)

Je tremble.

Thésée

Quel effroi?

Polynice

Seigneur, j’ avais un père…

Hélas! tout l’ univers a connu ses malheurs.

Eh bien! Seigneur, c’ est moi qui comblai sa misère.

Mon peuple, mes amis, des oracles trompeurs,

L’ ambition peut-être, ou quelques Dieux vengeurs

A signer son exil ont contraint ma faiblesse.

Eriphile

Ciel!

Thésée

Qu’ est-il devenu?

Polynice

J’ ignore en quels climats il traîne une affreuse vieillesse.

Bientôt trahi par des amis ingrats,

Chassé du trône par un frère,

J’ ai d’ Etats en Etats promené ma misère.

Par le malheur instruit trop tard, hélas!

Je détestais mon crime, et pleurais sur mon père,

Lorsqu’ enfin dans Athènes un Dieu guida mes pas.

Air

Votre cour devint mon asile,

Je trouvai dans vous un vengeur,

Je connus, j’ adorai la charmante Eriphile,

Et la paix rentra dans mon cœur,

Ses vertus, ses appâts, son respect pour son père,

Dans mon cœur attendri firent naître l’ amour ;

L’ espoir de l’ égaler un jour

Me fit désirer de lui plaire.

11.          Récitatif

Thésée

Cher prince, calmez vous, le Ciel s’ apaisera;

Près de lui le remords tient lieu de l’ innocence.

Eriphile

Vous verrez votre père, il vous pardonnera.

Polynice

Ah! que ce moment tarde à mon impatience!

Ensemble

Implorons les bienfaits

De nos déesses protectrices,

Allons former, sous leurs auspices

Les nœuds sacrés, et d’ hymen et de paix.

SYSTEMSCÈNE 5

Hymne

Le Grand Prêtre et le chœur

O vous que l’ innocence même

N’ ose implorer qu’ avec terreur,

De votre justice suprême

Ne déployez pas la rigueur!

Vous percez dans la nuit obscure

Du cœur des perfides mortels;

L’ audace impie et l’ imposture

N’ ont jamais souillé vos autels.

Récitatif

Le Grand Prêtre

Divinités d’ Athènes protectrices

Thésée, implore votre appui

Polynice s’ unit à lui :

Approuvez leurs desseins, et soyez-nous propices!

Chœur

Les prêtres

Approuvez leurs desseins, et soyez-nous propices!

Chœur et soli

Le Grand Prêtre et les prêtres

O déesses apaisez-vous

Vous lisez dans nos cœurs, vous voyez nos pensées,

Méritons-nous votre courroux?

Le Grand Prêtre

Les déesses sont courroucées,

Peuples, prêtres, rois, tremblez tous!

Polynice, à part

Mon père!

Eriphile

Ah! Polynice!

Tous

O jour affreux pour nous!

Les prêtres et le peuple

O déesses apaisez-vous!

Une voix

Non!

Polynice

Mon père!

Les prêtres et le peuple

Fuyons tous!

SYSTEMDEUXIÈME ACTE

SYSTEMSCÈNE 1

Récitatif

Polynice, seul

Où vais-je, malheureux, et qu’ osai-je espérer?

Trahi par mes sujets, et maudit par mon père,

En horreur au ciel même, en horreur à la terre,

Quels secours me promettre, et quels Dieux implorer?

Le noir venin qui me consume,

Me suit partout, s’ attache à ces climats;

À mon aspect, des Dieux, la vengeance s’ allume,

Et je souille la terre où s’ impriment mes pas!

Air

Hélas d’ une si pure flamme

Je sentais mon cœur embrasé,

Cet amour vertueux eût épuré mon âme;

Mais mon père, ….mon père était-il apaisé?

Je ne voulais que le voir et l’ entendre,

Mes pleurs auraient coulé sur son sein attendri;

De mes remords il n’ eût pu se défendre;

Un père est toujours père, et je l’ aurais fléchi.

Récitatif

Quelqu’ un paraît sur la montagne,

Quel est donc ce vieillard qu’ une esclave accompagne?

Avançons…juste Ciel! C’ est Œdipe! C’ est lui!

Ah! courons vers Thésée, implorer son appui!

SYSTEMSCÈNE 2

Récitatif

Œdipe

Ah, n’ avançons pas d’ avantage,

La fatigue m’ accable.

Antigone

Appuyez- vous sur moi.

Œdipe

Tous mes maux retombent sur toi,

O ma chère Antigone!

Antigone

Hélas! prenez courage.

Les dieux vous doivent leur secours.

Œdipe

Je suis Œdipe!

Antigone

Ils veillent sur vos jours,

Ils ont guidé vos pas.

Œdipe

Je suis Œdipe!

Antigone

A mes vœux, à mes cris, ils ne seront pas sourds;

Que votre trouble se dissipe.

Œdipe

Comme ils m’ ont traité!

Antigone

Votre Antigone, hélas! ne vous est donc plus chère?

Œdipe

Enfants dénaturés! Je les aimais!

Antigone

Mon père!

Œdipe

Les dieux me vengeront de ton impiété,

Cruel et fougueux Polynice.

Antigone

Ah! voulez vous toujours, sans pitié pour mes pleurs,

Par d’ affreux souvenirs irriter vos douleurs?

Œdipe

Ma vie est un tourment, il est temps qu’ il finisse.

Antigone

O ciel! Vous demandez la mort;

Que deviendra donc Antigone si vous l’ abandonnez?

Air

Œdipe

Ma fille, hélas! pardonne,

Pardonne un douloureux transport;

C’ est toi que mon malheur opprime,

De l’ amour filial innocente victime,

Ton père te bénit et pleure sur ton sort.

Antigone

Mon sort!…Je le préfère en ma douleur profonde,

A l’ hymen, aux grandeurs, à l’ empire du monde.

Air

Tout mon bonheur est de suivre vos pas,

De vous servir, de recueillir vos larmes.

Qu’ un si beau sort pour mon cœur a de charmes!

C’ est mon seul bien, ah! ne m’ en privez pas.

Si vous m’ aimez, oui, si je vous suis chère,

Que mon amour vous console du moins!

C’ est mon espoir, c’ est le prix de mes soins;

Vivez pour moi, soyez toujours mon père.

Récitatif

Œdipe

Ta consolante voix a passé dans mon cœur:

J’ oublie en ce moment soixante ans de malheur;

Mais, dis, où sommes- nous?

Antigone

Sur un rocher terrible:

Plus loin sont des cyprès; sous leur ombre paisible

On voit un temple antique.

Œdipe

Un temple! O jour d’ effroi!

O supplice! O tourment!

Antigone

Ah! Seigneur!

Œdipe

Je les vois!

Ce sont elles, ce sont ces fières Euménides.

J’ entends les sifflements des serpents homicides

O ma chère Antigone!

Antigone

O cieux! O justes cieux!

Œdipe

Le voilà ce sentier où mon bras furieux

A versé le sang de mon père…

Cithéron! Cithéron!

Antigone

Ne m’ entendez- vous pas?

C’ est votre fille, hélas!

C’ est Antigone en pleurs qui vous tient dans ses bras.

Œdipe

Quoi! Jocaste, c’ est vous! Mon épouse, ma mère!

Que voulez- vous!

Antigone

Ah! calmez mon effroi.

Œdipe

Cachez- moi cet autel funeste,

Où le ciel même osa consacrer notre inceste.

Antigone

Mon père!

Œdipe

Dieux vengeurs! Que vouliez- vous de moi?

Mes yeux souillaient la lumière céleste;

Ma main les arracha.

Antigone

Grands dieux!

Œdipe

Qui me soulagera dans ma douleur profonde?

Mon nom même, mon nom est en horreur au monde,

Les peuples effrayés me rejettent loin d’ eux.

Air

Filles du Styx, terribles Euménides,

Œdipe vous implore: armez tous vos serpents,

De leurs affreux replis venez ceindre mes flancs.

Antigone

Dieux justes! Dieux cléments!

Antigone vers vous lève ses mains timides,

Ayez pitié d’ Œdipe, et calmez ses tourments.

Dieux bienfaisants! Que ma voix vous fléchisse!

(A Œdipe) Mon père!

Œdipe

Laisse-moi, malheureux Polynice,

Je t’ ai maudit!

Antigone

Mon père!... Ah! reconnaissez-moi!

Œdipe

Qu’ entends-je! Quelle voix! Antigone, est-ce toi?

Antigone

Se peut-il que son père, hélas! la méconnaisse?

Œdipe

O digne objet de ma tendresse!

Ma fille! Laisse-moi te serrer dans mes bras,

Laisse-moi m’ assurer de mon bonheur.

Antigone

Hélas!

Œdipe

O ma fille!

Antigone

O mon père!

Ensemble

O transports pleins de charmes!

Jouissons du bonheur si doux,

De vivre pour nous seuls, de confondre nos larmes.

Antigone

J’ entends du bruit….on avance vers nous!

Œdipe

Ah, nous sommes perdus!

SYSTEMSCÈNE 3

Chœur

Une partie du peuple

Quel mortel téméraire

Dans ces lieux révérés ose porter ses pas?

L’ autre partie du peuple

Son aspect sacrilège a souillé nos climats,

C’ est lui qui de nos dieux attire la colère.

Tous

Il faut l’ interroger!

Récitatif

Un Coryphée

Audacieux vieillard, quel funeste destin

A sur ce mont sacré conduit vos pas impies?

Nous le consacrons aux furies

Et nul mortel ne le profane en vain.

Antigone

Ah! loin de le blâmer, daignez plutôt le plaindre;

Méconnaissant vos lois, il a pu les enfreindre.

Un Coryphée

Quel est-il? D’ où vient-il? Et quel est son dessein?

Antigone

C’ est un infortuné qui demande un asile.

Un Coryphée

Quel est son nom, son rang, son pays, et ses dieux?

Antigone

Il est homme, il est malheureux,

C’ est vous en dire assez, le reste est inutile.

Tous

Qu’ il réponde lui même.

Antigone

Hélas!

Un Coryphée

Votre pays?

Œdipe

Thèbes.

Un Coryphée

Et votre nom?

Œdipe

O destins ennemis!

Un Coryphée

C’ est Œdipe!

Le peuple

Grands dieux! Œdipe!

Un Coryphée

C’ est lui même.

Chœur

Le Peuple

Œdipe est l’ ennemi des hommes et des Dieux;

Entrainons-le, qu’ il parte au moment même;

Que son coupable aspect n’ infecte plus ces lieux.

Antigone

Ah! cruels arrêtez!

Le peuple

Ses enfants sont ceux de sa mère.

Point de pitié! Qu’ il parte et purge ces Etats.

SYSTEMSCÈNE 4

Récitatif

Thésée

Barbares! Arrêtez! Quelle rage inhumaine…..

Antigone

C’ est mon père, hélas! qu’ on entraine;

Rendez-le moi, seigneur, ou j’ expire à vos yeux.

Le Peuple

Œdipe est l’ ennemi des hommes et des dieux.

Thésée

Perfides, retenez ces cris séditieux;

Rendez Œdipe, ou craignez ma colère….

Eloignez vous…..

Antigone

O bonté tutélaire!

Thésée

Respectable étranger dont je plains la misère,

Agréez le secours que je dois vous offrir;

J’ ai connu le malheur et j’ y sais compatir.

Air

Du malheur auguste victime,

Mettez un terme à vos regrets;

Quand le cœur est exempt de crime,

Du sort on doit braver les traits.

Que votre âme en paix s’ abandonne

Aux soins que nous prendrons de vous;

Pour vous servir nous aurons tous

Le zèle et le cœur d’ Antigone.

Air

Antigone

O bonté secourable et chère!

Œdipe

O roi, le modèle des rois!

Thésée

Ah! quel autre eût osé moins faire?

Sur tous les cœurs vos malheurs ont des droits.

Œdipe

Malheureux depuis ma naissance,

Je n’ ai trouvé que vous sensible à mes douleurs.

Thésée

Malheureux dès votre naissance,

Goûtez en paix ici l’ oubli de vos malheurs.

Œdipe, Antigone

Hélas! quelle reconnaissance

Peut jamais acquitter nos cœurs!

SYSTEMTROISIÈME ACTE

SYSTEMSCÈNE 1

Récitatif

Polynice

Œdipe et le roi sont ensemble;

Je puis enfin, ma sœur, vous parler sans témoins.

Antigone

Cher Polynice! hélas! le malheur nous rassemble,

je sais…

Polynice

D’ un frère ingrat je n’ attendais pas moins,

J’ ai mérité mon sort et souffre sans me plaindre;

Je crains, mais pour Œdipe.

Antigone

Et qu’ aurait-il à craindre?

Polynice

Hélas! un dieu vengeur habite parmi nous;

Partout la mort nous environne;

Les sombres déités qu’ on adore à Colone,

Par les plus grands fléaux annoncent leur courroux;

Les meilleurs citoyens sont frappés de la foudre.

On s’ assemble en tumulte, on ne sait que résoudre;

Par un grand sacrifice on veut fléchir les dieux,

Et l’ on demande enfin Œdipe pour victime.

Antigone

Mais Thésée est pour lui, ce héros magnanime

Laissera-t-il périr Œdipe sous nos yeux?

Polynice

Pourra-t-il retenir un peuple furieux,

Qui croit, dans son zèle barbare,

Avoir à soutenir la cause de ses dieux?

Antigone

Que faire, hélas!

Polynice

Ma sœur, il faut quitter ces lieux,

N’ exposons pas un bien si rare.

Air

Antigone

Vous le savez, grands dieux! Nos cœurs sont innocents.

Ne mettrez-vous jamais de terme à nos tourments?

Polynice

Grands dieux! J’ ai mérité toute votre colère;

Frappez, tonnez sur moi, mais épargnez mon père.

Récitatif

Antigone

Appesanti par l’ âge, usé par la douleur,

Peut-il encor, traînant en tous lieux son malheur,

D’ un exil éternel supporter la fatigue?

L’ infortuné! Mon frère, il n’ y survivra pas.

Hélas! contre ses jours le monde entier se ligue;

Il n’ a d’ autre soutien que ces débiles bras

Air

Dieux! Ce n’ est pas pour moi que ma voix vous implore,

Œdipe a besoin de mes jours;

Daignez en prolonger le cours.

Conservez moi pour lui, que je le serve encore!

Les feux d’ un ciel brûlant, la rigueur des frimas,

L’ insulte, le mépris, l’ opprobre, la misère,

Je supporterai tout; je ne me plaindrai pas

Si je puis adoucir les peines de mon père.

Récitatif

Polynice

Dieux! Que tant de vertu rend coupable ton frère!

Détestable artisan des malheurs de mon père…

Ah! tout l’ enfer est dans mon cœur;

Il faut l’ en arracher ……Antigone! Ma sœur!

Tu pourrais m’ obtenir une faveur bien chère.

Antigone

Tu voudrais?…

Polynice

T’ imiter, partager tous tes soins.

Que je sois de tes pas le compagnon fidèle,

Pour soulager mon père en ses pressants besoins,

J’ aurai bien plus de force, et j’ aurai tout ton zèle.

Antigone

Hélas!

Polynice

Je sais tous mes forfaits.

Je fus ingrat, dénaturé, barbare….

Mais qu’ au moins mon retour répare

Les crimes affreux que j’ ai faits.

Antigone

Quoi! Tu renoncerais?….

Polynice

Tout me sera facile,

Oui, je renonce en ce moment

À mes droits, à mon sceptre, à la main d’ Eriphile.

Juge par là, ma sœur, si mon cœur se repent!

Air

En ma faveur daigne attendrir un père.

Qu’ un fils coupable embrasse ses genoux!

Antigone

Ne doute point de mon zèle sincère,

Va, pour mon cœur c’ est un emploi bien doux.

Polynice

Crois-tu qu’ un retour véritable

Puisse jamais effacer tous mes torts?

Antigone

Quand il aura vu tes remords,

Il oubliera que son fils fut coupable.

Polynice

Quel moment pour mon cœur!

Antigone

Quel jour heureux pour nous!

Air

Polynice, antigone

Grands dieux! Si le remords vous touche,

Parlez vous mêmes par sa bouche,

Et d’ un père irrité désarmez le courroux.

Polynice

On vient; c’ est Thésée et mon père;

Je n’ oserai jamais paraître devant lui.

SYSTEMSCÈNE 2

Récitatif

Thésée (A Œdipe)

Auguste malheureux, comptez sur mon appui;

Je rends à votre amour la fille la plus chère…..

Je vais trouver ce peuple téméraire;

J’ imposerai silence à ses cris factieux.

A Antigone

Vous, dont les soins religieux

Vous ont dû d’ un tel père assurer la tendresse,

Princesse, j’ en attends un gage précieux;

Vous savez mes désirs, et le soin qui me presse.

SYSTEMSCÈNE 3

Récitatif

Œdipe

Ma fille, que veut-il,

et qu’ attend-il de vous?

Antigone

Au sort d’ un malheureux son grand cœur s’ intéresse.

Œdipe

Pour cet infortuné que pouvez-vous?

Antigone

Hélas! Il attend de vous seul la vie ou le trépas.

Œdipe

De moi? Pourriez-vous le connaître?

Antigone

Seigneur!

Œdipe

Dans mon cœur, quel soupçon vient de naître?

Quel est cet étranger?

Antigone

Il ne l’ est pas pour nous.

Œdipe

Dieux! Je le reconnais à mon juste courroux.

Tu n’ en as que trop dit; ce perfide est ton frère!

Antigone

Eh bien! S’ il était vrai?…

Œdipe

S’ il était vrai, grands dieux!

Veux-tu favoriser ses projets furieux?

Veux-tu qu’ entre tes bras il égorge ton père?

Polynice

Mon père!

Œdipe

Où suis-je? Ciel vengeur!

Quoi! Vous ne tonnez pas! Vous souffrez qu’ il m’ approche?

Et toi, ma fille, aussi, tu m’ as trompé.

Polynice

Seigneur, je connais mes forfaits!

Ah, croyez que mon cœur

Avec plus d’ amertume encor se les reproche….

Vous ne m’ écoutez pas, et je vous fais horreur!

Œdipe

Moi! Je pourrais consentir à t’ entendre!

Qui t’ amène vers moi?

Polynice

Le remords, le malheur

Le ciel vous a vengé.

Œdipe

Je m’ y devais attendre.

Polynice

Etéocle aujourd’ hui me ravit mes états,

Il me chasse….

Œdipe

Il te chasse? Eh! ne régnais-tu pas,

Quand ta voix sacrilège osa bannir ton père?

Polynice

Je peux tout réparer, seigneur, il en est temps:

Daignez-vous joindre à moi contre un barbare frère.

J’ ai des moyens tout prêts,

J’ ai des amis puissants:

Vous savez que Thésée embrasse ma défense.

Il me donne sa fille, il arme ma faveur.

Adraste, dans Argos, pour servir ma vengeance,

De sept vaillants héros enflamme la valeur.

Air

Daignez rendre, seigneur, notre cause plus juste;

Ils agissaient pour moi, qu’ ils agissent pour vous,

Cette couronne, hélas! dont je fus trop jaloux,

Laissez-moi l’ affermir sur votre tête auguste!

Récitatif

Œdipe

Qui? Moi! Que j’ applaudisse à ton zèle inhumain!

Qui? Moi! Que je reçoive un sceptre de ta main?

Qu’ espères-tu de moi? D’ où vient tant d’ audace?

Va, tu n’ en obtiendras qu’ horreur et que mépris!

Polynice

Il n’ est point de forfaits qu’ un vrai remords n’ efface,

Vous êtes père, enfin, et je suis votre fils.

Œdipe

Mon fils? Tu ne l’ es plus. Va, ma haine est trop forte.

D’ Etéocle et de toi tous les droits sont perdus.

Dans mon âme ulcérée, oui, la nature est morte;

Ton frère et toi, je ne vous connais plus.

Antigone me reste, Antigone est ma fille;

Elle est tout pour mon cœur, seule elle est ma famille.

Air

Elle m’ a prodigué sa tendresse et ses soins;

Son zèle, dans mes maux, m’ a fait trouver des charmes;

Elle les partageait, elle essuyait mes larmes;

Son amour attentif prévenait mes besoins.

Viens, ô mon digne sang!

Viens, mon guide fidèle;

Que ton père attendri te presse sur son cœur!

Puisse des Dieux la justice éternelle

A ma reconnaissance égaler ton bonheur.

Récitatif

Polynice et Antigone

O dieux!

Œdipe

Toi, scélérat! Je te maudis encore!

Délivre-moi d’ un monstre que j’ abhorre :

Dans le fond des enfers va porter ta fureur!

Antigone

Au nom des dieux!

Œdipe

Va, ce sont ces dieux mêmes,

Qui des enfants ingrats sont les juges suprêmes.

La voix d’ un père annonce leurs décrets.

Grands dieux! Tonnez sur leurs têtes impies!

Attachez sur leurs pas l’ horreur due aux forfaits:

Ma voix les dévoue aux Furies;

D’ Etéocle et de lui confondez les projets,

Imprimez sur leurs fronts toutes leurs perfidies,

Armez contre eux la Grèce et leurs propres sujets;

Notre offense est la même, et la cause est la vôtre.

Que sous les murs de Thèbes ils creusent leurs tombeaux.

Oui, puissiez vous tous deux, pour accroître vos maux,

Tomber entrelacés, égorgés l’ un par l’ autre!

Voilà mon seul désir, voilà mes derniers vœux,

Et l’ héritage enfin que je laisse à tous deux!

Antigone

Mon père!

Polynice

Eh bien, que rien ne vous fléchisse,

Que pour mieux punir Polynice,

Le ciel et les enfers inventent des tourments,

Ils n’ approcheront pas de ceux que je ressens.

Le remords dans mon cœur est mon plus grand supplice;

Il est insupportable, affreux;

Il me suit, il me presse, il m’ obsède en tous lieux.

Air

Délivrez-vous d’ un monstre furieux.

Mes crimes, je le sais, sont indignes de grâce.

Frappez, vengez et la terre et les cieux….

Ecrasez votre fils sous vos pieds qu’ il embrasse.

Je désire la mort, je la veux, je l’ attends;

Mais qu’ elle suffise à ma peine,

Que je retrouve un père à mes derniers moments!

Récitatif

Antigone

De vos bontés il faut que je l’ obtienne…..

Œdipe

Il a perdu ses droits.

Antigone

Il les recouvre tous:

De lui, seigneur, je réponds sur moi même;

Je le vois, il succombe à sa douleur extrême;

Si vous ne pardonnez, il meurt à vos genoux.

Air

Œdipe

Où suis-je? ….Mes enfants!

Polynice

Ah! ma sœur!

Antigone

O mon père! Achevez.

Œdipe

Quoi! Tu veux?…

Antigone

Seigneur, il est mon frère.

Œdipe

Dieux justes, qui lisez dans le cœur des humains,

Vous savez seuls s’ il est sincère.

Polynice et Antigone

Dieux justes, qui lisez dans le cœur des humains,

Jugez si le sien/mien est sincère.

Œdipe

Les pères et les rois, arbitres souverains

Sont votre image sur la terre.

Que la foudre à ma voix s’ arrête entre vos mains.

Dieux, désarmez votre colère!

Je cède à ses remords, je retrouve mon fils.

Polynice et Antigone

Grands dieux! O Dieux!

Œdipe

Viens dans mes bras, je suis encor ton père.

J’ embrasse mes enfants!

Polynice et Antigone

Nos tourments sont finis.

Trio

Œdipe

O doux moment! O jour prospère!

Mon fils enfin m’ est donc rendu.

Oui, le vrai bonheur sur la terre,

Est dans la paix de la vertu.

Antigone

O doux moment! O jour prospère!

Mon frère enfin m’ est donc rendu.

Oui, le vrai bonheur sur la terre,

Est dans la paix de la vertu.

Polynice

Le ciel enfin me rend un père,

J’ éprouve un transport inconnu.

Oui, le vrai bonheur sur la terre,

Est dans la paix de la vertu.

SYSTEMSCÈNE 4

Récitatif

Le Grand Prêtre

Le ciel est désarmé, son courroux est fléchi;

Œdipe a pardonné: le ciel pardonne aussi.

Qu’ à l’ hymen de son fils il ne soit plus d’ obstacles!

Œdipe est pour Athènes un gage précieux;

Sa cendre doit un jour reposer dans ces lieux.

Le ciel l’ ordonne ainsi, respectez ses oracles.

Polynice (A Œdipe)

Mon père! Ah! confirmez un bonheur aussi cher!

Je dois à ce héros, je dois à la princesse

Le remords vertueux qui vous a su toucher,

Et m’ a rendu votre tendresse.

Thésée (A Œdipe)

Bénissez ces liens charmants;

Ils seront plus sacrés formés sous vos auspices.

Eriphile (A Œdipe)

Daignez m’ admettre au rang de vos enfants :

Notre amour filial, nos vifs empressements

Vous offriront ici des destins plus propices.

Œdipe

Oui, je retrouve enfin le bonheur dans ces lieux!

De vos nœuds, mes enfants, le ciel bénit la trame;

La haine et le malheur avaient flétri mon âme,

J’ en perds le souvenir en vous rendant heureux.

Chœur général

Le calme succède aux tempêtes,

La paix et le bonheur renaissent dans ces lieux,

Le ciel ne verse plus ses fléaux sur nos têtes;

Œdipe, en pardonnant, a désarmé les dieux.

Danse : (Chaconne) Gavotte (Chaconne)