Ferme les yeux !

A. Cahen d’Anvers

Pourquoi regardes-tu toujours l'horizon triste

Et les flots éternels qui roulent sur les flots?

Et toi tu me réponds: « J'écoute leurs sanglots,

Et la mer sombre et belle est comme une améthyste.

« J'écoute et je regarde; et je demande au ciel

Pourquoi tant d'amertume et de mélancolie,

Tandis que dans notre âme ardente et recueillie

S'épanouit la fleur d'un bonheur immortel.

« J'écoute, me dis-tu, les plaintes infinies

Que murmure le soir, que chante le matin;

Je cherche à soulever le voile du destin,

Et mon esprit se perd au sein des harmonies. »

Ah! ne regarde pas la mer! ferme les yeux!

Ne brûle pas ton cœur à ce rêve de flamme.

La science est cruelle et nous défleurit l'âme:

Quand tu comprendras tout, m'en aimeras-tu mieux?

Lorsque les flots viendront expirer sur les grèves

Ou mugiront au pied de quelque haute tour,

Ma femme, mon enfant, mon éternel amour,

Couche-toi sur mon cœur que j'y berce tes rêves!