Une Larme

A. de Massa

Tombez, larmes silencieuses,

Sur une terre sans pitié;

Non plus entre des mains pieuses,

Ni sur le sein de l'amitié!

Tombez comme une aride pluie

Qui rejaillit sur le rocher,

Que nul rayon du ciel n'essuie,

Que nul souffle ne vient sécher.

Qu'importe à ces hommes mes frères

Le coeur brisé d'un malheureux?

Trop au-dessus de mes misères,

Mon infortune est si loin d'eux!

Jamais sans doute aucunes larmes

N'obscurciront pour eux le ciel;

Leur avenir n'a point d'alarmes,

Leur coupe n'aura point de fiel.

Jamais cette foule frivole

Qui passe en riant devant moi

N'aura besoin qu'une parole

Lui dise: " Je pleure avec toi! "

Eh bien! ne cherchons plus sans cesse

La vaine pitié des humains;

Nourrissons-nous de ma tristesse,

Et cachons mon front dans mes mains.

À l'heure où l'âme solitaire

S'enveloppe d'un crêpe noir,

Et n'attend plus rien de la terre,

Veuve de son dernier espoir;

Lorsque l'amitié qui l'oublie

Se détourne de son chemin,

Que son dernier bâton, qui plie,

Se brise et déchire sa main;

Quand l'homme faible, et qui redoute

La contagion du malheur,

Nous laisse seul sur notre route

Face à face avec la douleur;

Quand l'avenir n'a plus de charmes

Qui fassent désirer demain,

Et que l'amertume des larmes

Est le seul goût de notre pain;

C'est alors que ta voix s'élève

Dans le silence de mon coeur,

Et que ta main, mon Dieu! soulève

Le poids glacé de ma douleur.

On sent que ta tendre parole

À d'autres ne peut se mêler,

Seigneur! et qu'elle ne console

Que ceux qu'on n'a pu consoler.

Ton bras céleste nous attire

Comme un ami contre son coeur,

Le monde, qui nous voit sourire,

Se dit: " D'où leur vient ce bonheur? "

Et l'âme se fond en prière

Et s'entretient avec les cieux,

Et les larmes de la paupière

Sèchent d'elles-même à nos yeux,

Comme un rayon d'hiver essuie,

Sur la branche ou sur le rocher,

La dernière goutte de pluie

Qu'aucune ombre n'a pu sécher.