Je dis : ma Mère

A. Marescotti

Je dis: ma Mère. Et c'est à vous que je pense, ô Maison!

Maison des beaux étés obscurs de mon enfance, à vous

Qui n'avez jamais grondé ma mélancolie, à vous

Qui saviez si bien me cacher aux regards cruels, ô

Complice, douce complice! Que n'ai-je rencontré

Jadis, en ma jeune saison murmurante, une fille

À l'âme étrange, ombragée et fraîche comme la vôtre,

Aux yeux transparents, amoureux de lointains de cristal,

Beaux, consolants à voir dans le demi-jour de l'été!

Ah! j'ai respiré bien des âmes, mais nulle n'avait

Cette bonne odeur de nappe froide et de pain doré

Et de vieille fenêtre ouverte aux abeilles de juin!

Ni cette sainte voix de midi sonnant dans les fleurs!

Ah ces visages follement baisés! ils n'étaient pas

Comme le vôtre, ô femme de jadis sur la colline!

Leurs yeux n'étaient pas la belle rosée ardente et sombre

Qui rêve en vos jardins et me regarde jusqu'au cœur

Là-bas, au paradis perdu de ma pleureuse allée

Où d'une voix voilée l'oiseau de l'enfance m'appelle,

Où l'obscurcissement du matin d'été sent la neige.

Mère, pourquoi m'avez-vous mis dans l'âme ce terrible,

Cet insatiable amour de l'homme, oh! dites, pourquoi

Ne m'avez-vous pas enveloppé de poussière tendre

Comme ces très vieux livres bruissants qui sentent le vent

Et le soleil des souvenirs et pourquoi n'ai-je pas

Vécu solitaire et sans désir sous vos plafonds bas,

Les yeux vers la fenêtre irisée où le taon, l'ami

Des jours d'enfance, sonne dans l'azur de la vieillesse?

Beaux jours! limpides jours! quand la colline était en fleur,

Quand dans l'océan d'or de la chaleur les grandes orgues

Des ruches en travail chantaient pour les dieux du sommeil,

Quand le nuage au beau visage ténébreux versait

La fraîche pitié de son cœur sur les blés haletants

Et la pierre altérée et ma sœur la rose des ruines!

Où êtes-vous, beaux jours? où êtes-vous, belle pleureuse,

Tranquille allée? aujourd'hui vos troncs creux me feraient peur

Car le jeune Amour qui savait de si belles histoires

S'est caché là, et Souvenir a attendu trente ans,

Et personne n'a appelé: Amour s'est endormi.

— Ô Maison, Maison! pourquoi m'avez-vous laissé partir,

Pourquoi n'avez-vous pas voulu me garder, pourquoi, Mère,

Avez-vous permis, jadis, au vent menteur de l'automne,

Au feu de la longue veillée, à ces magiciens,

Ô vous qui connaissiez mon cœur, de me tenter ainsi

Avec leurs contes fous, pleins d'une odeur de vieilles îles

Et de voiliers perdus dans le grand bleu silencieux

Du temps, et de rives du Sud où des vierges attendent?

Si sage vous saviez pourtant que les vrais voyageurs,

Ceux qui cherchent la Baie du Sincère et l'Île des Harpes

Et le Château Dormant ne reviennent jamais, jamais!

Mon cœur est tout seul dans la froide auberge et l'insomnie

Debout dans le vieux rayon contemple mon vieux visage

Et nul, nul avant moi n'avait compris de quelles morts

Sourdes, irrémédiables sont faits ces jours de la vie!