Au bord du fleuve sacré

A. Roussel

Grand Chœur

Le soleil s'est plongé dans la mer

Et la fraîcheur des arbres

Rappelle vers leurs nids tous les oiseaux.

Le soleil s'est plongé dans la mer.

Les champs de lotus ferment leurs yeux de fleurs

Et les ténèbres envahissent la terre,

Comme un noir troupeau d'éléphants.

Et les ténèbres envahissent la terre

Comme un noir troupeau d'éléphants.

Mais les parfums de la nuit

Déjà réveillent dans les cœurs l'amour.

On voit aux clartés lunaires les couples enlacés

Rôder sous la feuillée palpitants de bonheur.

Ténor solo

Mais les parfums de la nuit

Déjà réveillent dans les cœurs l'amour.

On voit aux clartés lunaires les couples enlacés

Rôder sous la feuillée palpitants de bonheur.

Contralto solo

Plus doux que les parfums de la nuit,

Plus ardent est mon amour.

Ô sombres voiles du ciel

Pourquoi déjà cédez-vous devant l'aurore?

Baryton solo

Sous le ciel noir et sillonné d'éclairs illuminant la nue,

Plus haut que l'œil ne peut atteindre et que l'oiseau ne peut voler,

Son front majestueux montant jusqu'aux palais des Immortels,

Se dresse la montagne souveraine.

Son ombre immense terrifie les cœurs timides des humains,

Nul être n'a jamais foulé la neige de ses fiers sommets,

Les aigles seuls ont entendu le vent gémir dans ses cavernes

Et c'est un Dieu dont la voix descend parmi nous.

Des sources coulent de ses flancs, versant aux plaines, aux vallons,

L'eau qui délivre du péché, l'eau qui féconde et qui nourrit

Et le torrent joyeux bondit vers les pays ensoleillés

Où s'élèvent les cités florissantes.

Dans l'ombre épaisse des forêts voici que montent les rumeurs.

Les cris d'angoisse et de désir, appels de haine, appels d'amour,

Mais sous les arbres inclinés, paisible tu poursuis ton cours,

Ô fleuve où se reflète le ciel lumineux.

Heureux celui dont le regard s'éteint sur ce rivage aimé des Dieux,

Les eaux du Fleuve porteront ses cendres vers la vaste mer.

Comme la neige en fondant délivre l'eau purifiée,

Ainsi la forme évanouie laissera l'âme libre enfin

Monter vers les étoiles innombrables.

Fleuve sacré qui vient baigner les temples de la cité sainte,

Par ces gradins encore obscurs, dans le silence de la nuit,

Descend vers toi, paré de fleurs et murmurant les mots divins,

Un peuple immense, suppliant,

Un peuple ardent de voir bientôt

Renaître le soleil d'un jour nouveau

Grand Chœur

Soleil, œil de jour, à la chaude lumière

Ta rougeur éclate déjà parmi les branches des grands bois.

Tu fais épanoui les fleurs dont le vent porte au loin les pollens odorants.

Les moissons de lotus s'inclinent, buvant tes caresses.

Salut toi qui créas les jours,

Toi qui chaque matin répands sur la cime des monts

La gerbe de tes rayons nouveaux.

Tu chasses devant toi l'armée, l'armée immense des étoiles.

Et ta beauté passionnée règne seule

Sur l'Océan des cieux embrasés.