Djamileh

Bizet, Georges

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Djamileh Libretto

DJAMILEH (mezzo-soprano)

HAROUN (ténor)

SPLENDIANO (ténor)

LE MARCHANDLe Palais d'Haroun, au grand Caire

Au lever du rideau, Haroun et Splendiano sont en scène - Splendiano accroûpi devant une table basse et écrivant - Haroun étendu et fumant

les hommes chantent à bouches fermées

CHOEURLe soleil va; ramène ta voile

CHOEURC'est la fin du jour,

CHOEUREt vers l'Orient, vers l'Orient la première étoile

CHOEURS'allume, invitant notre âme à l'amour!

de plus près

CHOEURLe soleil va; ramène ta voile

CHOEURC'est la fin du jour,

CHOEUREt vers l'Orient, vers l'Orient la première étoile

CHOEURS'allume, invitant, invitant notre âme à l'amour!

QUI MONTE PARFUMÉEVers le soleil mourant,

QUI MONTE PARFUMÉENaissent de blancs atômes,

IMPALPABLES FANTÔMESDe mon rêve enivrant, de mon rêve enivrant!

IMPALPABLES FANTÔMESEt je vois, lumineux cortége,

JE VOIS LEUR CORPS DE NEIGEFlotter, flotter encor.

ET DES FORMES EXQUISITESS'ébaucher indécises,

S'ÉBAUCHER INDÉCISESDans la poussière d'or!

S'ÉBAUCHER INDÉCISESIl rêve. Splendiano s'est assoupi peu à peu.

Djamileh entre par un porte latérale traverse lentement la scène et disparaît après avoir jeté un regard plein de tendresse sur Haroun qui ne la remarque pas

CHOEURLe soleil va; ramène ta voile

CHOEURC'est la fin du jour,

CHOEUREt vers l'Orient, vers l'Orient la première étoile

CHOEURS'allume, invitant, invitant notre âme à l'amour!

SPLENDIANOVous n'avez aucun regret?

SPLENDIANOSongez-y bien?

prétentieusement

SPLENDIANOà la fleur près de naître,

SPLENDIANOIl ne faut qu'un rayon ou qu'une goutte d'eau!

SPLENDIANOAu fond de votre coeur fermé comme un tombeau,

UN DOUX GERME D'AMOUR ATTEND AUSSI PEUT-ÊTRELes larmes d'une femme ou son regard vermeil!

UN DOUX GERME D'AMOUR ATTEND AUSSI PEUT-ÊTRESongez-y bien, Seigneur, songez-y bien!

railleur

HAROUNVieux rhéteur, laisse donc ta pluie et ton soleil!

HAROUNMon âme est un désert, et si par aventure

HAROUNUne fleur s'y cachait, il faudrait, je t'assure,

HAROUNPour la faire sortir, brillante du néant,

HAROUNPlus qu'une goutte d'eau, mon cher...un Océan!

SPLENDIANOIl ne faut qu'un rayon, Seigneur! songez-y bien!

HAROUNLaisse donc ton soleil, vieux rhéteur!

SPLENDIANODjamileh, cependant, est belle!

ELLE EST VENUEOu trop tôt ou trop tard.

ELLE EST VENUED'ailleurs, destin promis aux fragiles amours,

ELLE A COMME TOUJOURSUne rivale, hélas!

SPLENDIANOVraiment?

riant

HAROUNVraiment!

SPLENDIANOEt cette rivale... c'est?

HAROIUNL'inconnue!

CELLE QUE L'ON N'ATTEND PASQui vient à l'heure ignorée,

PAR LE DIEU HASARD PARÉEDes plus séduisants appas!

SPLEMDIANOOui, celle qu'on n'attend pas!

SPLEMDIANOQui vient à l'heure ignorée,

HAROUNOui, celle que l'on n'attend pas

SPLENDIANOOui, celle qu'on n'attend pas

D'IRRÉSISTIBLES APPASEst parée!

SPLENDIANOPar le hasard est parée.

HAROUNEst parée des plus séduisants appas!

SPLENDIANOL'inconnue,

CELLE QUE L'ON N'ATTEND PASl'inconnue,

HAROUNCelle que l'on n'attend pas,

HAROUNl'inconnue!

SPLENDIANOTout va bien!

HAROUNAime donc Djamileh!

HAROUNQuant à l'autre...

HAROUNFais à ton gré, mon cher!..

SPLENDIANOMon goût n'est pas le vôtre...

HAROUNEh! choisis-moi celle que tu voudras.

TU VEUX SAVOIR SI JE PRÉFÈRELa mauresque aux yeux languissants,

TU VEUX SAVOIR SI JE PRÉFÈREOu bien la juive au front sévère,

TU VEUX SAVOIR SI JE PRÉFÈREOu la grecque, ivresse des sens?

TU VEUX SAVOIR SI JE PRÉFÈREDans mon coeur, foyer plein de cendre,

TU VEUX SAVOIR SI JE PRÉFÈRETout est glacée, je le sens bien!

MON SOUVENIR Y PEUT DESCENDREHélas! il n'y rallume rien...

MON SOUVENIR Y PEUT DESCENDREil n'y rallume rien! hélas! non, rien!

MON SOUVENIR Y PEUT DESCENDREQue l'esclave soit brune ou blonde,

MON SOUVENIR Y PEUT DESCENDREJe cède au charme tour à tour,

MON SOUVENIR Y PEUT DESCENDREJe n'aime aucune femme au monde, aucune femme...

MON SOUVENIR Y PEUT DESCENDREJ'aime l'amour! j'aime l'amour...

MON SOUVENIR Y PEUT DESCENDREl'amour... l'amour! l'amour! l'amour!

MON SOUVENIR Y PEUT DESCENDREAh! j'aime l'amour, oui, j'aime l'amour!

se frottant les mains

SPLENDIANOC'est fort bien dit! et pour le projet qui me tente

SPLENDIANOVotre morale est rassurante,

VOTRE MORALE EST RASSURANTEEt pardieu! je ne m'en plains pas!

VOTRE MORALE EST RASSURANTEDjamileh! tu m'appartiendras!

DANS LA COUPE QU'ELLE CARESSEMa lèvre en feu n'a qu'un trésor:

LE VIN QUI NOUS VERSE L'IVRESSEDans l'argile comme dans l'or!

LE VIN QUI NOUS VERSE L'IVRESSEPourvu qu'il ait la même flamme,

LE VIN QUI NOUS VERSE L'IVRESSELe métal peut changer cent fois,

LE VIN QUI NOUS VERSE L'IVRESSESi l'amour parfume mon âme,

LE VIN QUI NOUS VERSE L'IVRESSEQu'importe la source, la source où je bois?

LE VIN QUI NOUS VERSE L'IVRESSEQu'importe?.. qu'importe?..

LE VIN QUI NOUS VERSE L'IVRESSEQue l'esclave soit brune ou blonde,

LE VIN QUI NOUS VERSE L'IVRESSEJe cède au charme tour à tour,

LE VIN QUI NOUS VERSE L'IVRESSEJe n'aime aucune femme au monde, aucune femme!...

LE VIN QUI NOUS VERSE L'IVRESSEJ'aime l'amour! j'aime l'amour!

riant

SPLENDIANOL'amour!

HAROUNL'amour!

SPLENDIANOL'inconnue!

HAROUNL'inconnue!

CELLE QUE L'ON N'ATTEND PASQui vient à l'heure ignorée,

PAR LE DIEU HASARD PARÉEDes plus séduisants appas!

SPLENDIANOOui, celle qu'on n'attend pas!

SPLENDIANOQui vient à l'heure ignorée,

HAROUNOui, celle que l'on n'attend pas

SPLENDIANOOui, celle qu'on n'attend pas

D'IRRÉSISTIBLES APPASEst parée!

HAROUNCelle que l'on n'attend pas!

HAROUNQui vient à l'heure ignorée,

SPLENDIANOPar le hasard est parée.

HAROUNEst parée des plus séduisants appas!

SPLENDIANOL'inconnue,

SPLENDIANOCelle que l'on n'attend pas,

SPLENDIANOl'inconnue,

HAROUNCelle que l'on n'attend pas,

HAROUNl'inconnue!

HAROUNPuis, tu sais...

SPLENDIANOOui, oui,

à part, en sortant

SPLENDIANOs'il l'aimait!

prenant la main de Djamileh

HAROUNQuelle pâleur est sur ta joue?..

SUR TON FRONT SI PUR OÙ SE JOUEUn rayon à peine effacé?

sombre

DJAMILEHJ'ai fait un rêve!

HAROUNEnfant!

il l'ambrasse au front

montrant un visage radieux

DJAMILEHAh tiens! tout est passé!

HAROUNMais encor?

JE VOYAIS AU LOIN LA MER S'ÉTENDREEt gronder, et gronder autour de moi;

JE VOYAIS AU LOIN LA MER S'ÉTENDREVainement, vainement je voulais tendre

JE VOYAIS AU LOIN LA MER S'ÉTENDREMes bras defaillants, mes bras vers toi.

SOUS MES MAINS S'OUVRAIT LE VIDEEt dans le désert des flots,

SOUS MES MAINS S'OUVRAIT LE VIDELa mer couvrait, voix perfide,

SOUS MES MAINS S'OUVRAIT LE VIDEMes appels et mes sanglots!

SOUS MES MAINS S'OUVRAIT LE VIDELa mer couvrait mes cris et mes sanglots!

HAROUNFolle!

DJAMILEHHaroun, tu dis vrai, peut-être j'étais folle,

DJAMILEHOui, je sentais en moi, comme un pressentiment...

à part

HAROUNCette pensée en ce moment...

HAROUNPeut elle se douter?

MAIS UN MOT ME CONSOLEEt je bénis mon tourment,

MAIS UN MOT ME CONSOLEPuisque le rêve qui s'envole,

avec tendresse

MAIS UN MOT ME CONSOLEMe rend ta voix plus douce et ton coeur plus aimant!

à part

HAROUNDe l'amour, pauvre enfant!

Splendiano rentre précédant les esclaves qui portent et servent le souper

à Djamileh

HAROUNChère, laissons nous vivre,

HAROUNLe sourire fleurit sur ta lèvre, oublions

HAROUNLes rêves insensés qu'un doute pourrait suivre, Djamileh!

HAROUNMets-toi là, près de moi! soyons gais, et soupons!

épanoui

SPLENDIANOBien dit: bien dit: soupons!

DJAMILEHAh! L'aîle d'un rêve ets legère

UNE IMAGE PASSAGÈRERendait mon front soucieux!

UNE IMAGE PASSAGÈREah rendait mon front soucieux.

UNE IMAGE PASSAGÈREMais il parle et j'espère,

UNE IMAGE PASSAGÈREMais il parle et moi j'espère...

C'EST UN AVENIR PROSPÈREQue je lis dans ses yeux!

C'EST UN AVENIR PROSPÈREIl parle et moi j'espère...

C'EST UN AVENIR PROSPÈREOui, c'est un avenir prospère

C'EST UN AVENIR PROSPÈREQue je lis dans ses yeux!

HAROUNOui, l'avenir a son mystère;

HAROUNQu'il soit funeste ou prospère,

HAROUNJe n'en suis pas soucieux.

HAROUNCette heure m'est chère;

LE VIN RIT DANS MON VERREEt le plaisir et le plaisir, oui le plaisir dans tes yeux!

SPLENDIANOOh! beauté pure en qui j'espère

SPLENDIANOBientôt viendra l'heure chère,

SPLENDIANOL'heure où je te dirai mes voeux!

SPLENDIANOQue le vin coule à plein verre!

PHILTRE CHARMANT QUI DOIT FAIREVoire l'amour dans ses yeux,

PHILTRE CHARMANT QUI DOIT FAIREVoire l'amour dans ses yeux!

avec bonté

HAROUNJe veux te voir heureuse,

HAROUNO Djamileh! et ton bonheur peut être

HAROUNEspère encor quelque chose de moi?..

surprise

DJAMILEHQue puis-je désirer?..

HAROUNLa liberté!

simplement

DJAMILEHPourquoi?

DJAMILEHJe ne demande rien, mon maître

DJAMILEHJe suis heureuse en ta maison,

MON ÂME NE SAURAIT CONNAÎTREDe plus radieux horizon!

DE CETTE ÂME UN INSTANT TROUBLÉEToute crainte s'est envolée,

DE CETTE ÂME UN INSTANT TROUBLÉETa voix m'a rendu la raison, non, non,

DE CETTE ÂME UN INSTANT TROUBLÉEje ne demande rien, mon maître.

avec en train mirant son verre

SPLENDIANOOh! que la vie est bonne et me semble enviable

ALORS QU'ON EST À TABLEEt que l'on voit le monde au travers de ceci!

HAROUNIl a raison, buvons ma belle!

HAROUNPuisque dans la coupe étincelle,

HAROUNLe vin qui charme le souci!

ET POUR AVOIR LE COEUR EN FÊTEOui, pour avoir le coeur en fête

ET POUR AVOIR LE COEUR EN FÊTEJe n'ai besoin que d'être ici!

CETTE BLONDE LIQUEURDjamileh!

CETTE BLONDE LIQUEURDis-moi quelque chanson, notre ivresse est plus douce

CETTE BLONDE LIQUEURQuand la berce,

CETTE BLONDE LIQUEURUne voix au murmure enchanteur!

DJAMILEHHaroun, ta servante est prête

DJAMILEHTon désir est ma loi!

qui est allé chercher un luth sur lequel il prélude comiquement; à part

SPLENDIANOVa! chante pour lui, ma fauvette,

SPLENDIANOBientôt tu chanteras pour moi!

il donne le luth à Djamileh

Djamileh prélude

simplement

DJAMILEHNour-Eddin, roi de Lahore,

DJAMILEHEst fier comme un dieu!

IL EST BEAU COMME L'AUROREIl est beau,

IL EST BEAU COMME L'AURORESes yeux sont de feu!

IL EST BEAU COMME L'AUROREQuand son regard, flèche ardente,

IL EST BEAU COMME L'AUROREEst posé sur moi,

IL EST BEAU COMME L'AUROREJe reste toute tremblante, toute tremblante,

IL EST BEAU COMME L'AUROREJe ne sais pourquoi!

IL EST BEAU COMME L'AUROREAh! Nour-Eddin, Nour-Eddin est fier comme un dieu,

IL EST BEAU COMME L'AUROREIl est beau comme l'aurore!

IL EST BEAU COMME L'AUROREAinsi parlait dans un rêve,

IL EST BEAU COMME L'AURORELa naïve enfant!

AVEU TIMIDE QU'ACHÈVEUn coeur triomphant!

douloureusement

LORSQUE LE ROI DANS LA FOULES'éloigne à pas lents,

UN RUISSEAU DE LARMES COULESous mes cils, sous mes cils tremblants!

UN RUISSEAU DE LARMES COULED'où vient l'émoi qui m'agite!..

ET D'OÙ VIENT AUSSIDès que son regard me quitte, hélas! d'où vient

ET D'OÙ VIENT AUSSIQue je pleure ainsi?

ET D'OÙ VIENT AUSSIAh! lorsqu'il s'éloigne à pas lents,

ET D'OÙ VIENT AUSSIUn ruisseau de larmes coule sous mes cils tremblants!

ET D'OÙ VIENT AUSSIAinsi voulait la pauvre âme,

ET D'OÙ VIENT AUSSITrouver le secret, le secret

DE CETTE INVISIBLE FLAMME DE CETTE FLAMMEQui la dévorait!

douloureusement

interrompant doucement Djamileh

HAROUNL'histoire sans doute est des plus touchantes,

HAROUNJ'en sais la fin...

à part

HAROUNCherchons des images riantes.

à Djamileh

HAROUNEnfant, laissons

HAROUNDans les buissons,

HAROUNEnfant, laissons

HAROUNLa fleur flétrie,

ET DÉPENSONSGaiment la vie,

ET DÉPENSONSÀ nous l'ivresse et les chansons!

ENFANT LAISSONSDans les buissons,

ENFANT LAISSONSEnfant, laissons

ENFANT LAISSONSLa fleur flétrie,

ET DÉPENSONSGaiment la vie,

ET DÉPENSONSÀ nous la folie et les chansons!

DJAMILEHLaissons, laissons

DJAMILEHLa fleur flétrie,

ET DÉPENSONSGaiment la vie,

À NOUS L'IVRESSE ET LA FOLIEÀ nous l'ivresse et les chansons!

À NOUS L'IVRESSE ET LA FOLIELaissons, laissons

À NOUS L'IVRESSE ET LA FOLIELa fleur flétrie,

ET DÉPENSONSGaiment la vie,

À NOUS L'IVRESSE ET LA FOLIEÀ nous l'ivresse et les chansons!

ENFANT LAISSONSDans les buissons,

ENFANT LAISSONSEnfant, laissons

ENFANT LAISSONSLa fleur flétrie,

ET DÉPENSONSGaiment la vie,

ET DÉPENSONSÀ nous la folie et les chansons!

SPLENDIANOLaissons, laissons

ET DÉPENSONSGaiment la vie,

ET DÉPENSONSÀ nous l'ivresse et les chansons!

HAROUNÀ nous les chansons!

HAROUNÀ nous, à nous l'ivresse et les chansons!

DJAMILEHMoi, t'en vouloir, maître.

HAROUNTu es charmante!

HAROUNAh! je t'ai ménagé une surprise.

avec intention

SPLENDIANOUne jolie surprise!

prenant des mains de Splendiano un collier qu'il passe au cou de Djamileh

HAROUNRegarde!

DJAMILEHAh! le beau collier! il est digne d'une reine!

à part

SPLENDIANOIl fait bien les choses!

HAROUNEh! bien?

DJAMILEHCe que j'aime le mieux en lui pourtant c'est...

HAROUNC'est?

DJAMILEHLa main qui le donne!

faisant un geste d'insouciance, puis prenant la main de Djamileh

HAROUNEnfant, tu entres dans la vie; tu es bonne et aimante; le bonheur t'est promis sans doute, souviens-toi de moi!

Djamileh le regarde toute interdite

SPLENDIANOJ'entends vos amis, vous allez jouer encore ce soir?..

HAROUNComme toujours! il ne faut pas être inconstant.

bas

HAROUNC'est la fin de la comédie, tu m'as compris?..

Splendiano fait un geste d'assentiment

HAROOUNC'est bien!

Haroun va à la rencontre de ses amis

LES AMIS D'HAROUNSalut! salut! seigneur Haroun.

leur serrant les mains

HAROUNAmis, amis, je vou salue,

JOYEUSE BIENVENUEÀ ceux que parmi nous la fortune conduit!

JOYEUSE BIENVENUEAh! Nous allons jouer follement cette nuit!

LES AMIS D'HAROUNOui, nous allons jouer follement cette nuit!

Djamileh, qui n'est pas voilée, s'est mise à l'écart; les amis d'Haroun l'aperçoivent et se la montrent discrètement

ET QUI S'OFFRE À NOUSSans voiles, sans voiles jaloux?

ET QUI S'OFFRE À NOUSVoyez, voyez,

QUELLE EST CETTE BELLEDont l'oeil étincelle!

SES LÈVRES SON CLOSESEt l'oiseau baiser,

SES LÈVRES SON CLOSESSur ce nid de roses,

SES LÈVRES SON CLOSESVoudrait se poser, oui voudrait se poser!

SUR SA MAIN PLUS BLANCHEQue le lis des près,

SUR SA MAIN PLUS BLANCHESes cheveux ses cheveux ambrés;

SUR SA MAIN PLUS BLANCHEEt sur ce nid de roses,

SUR SA MAIN PLUS BLANCHELe baiser, le baiser,

SUR SA MAIN PLUS BLANCHEVoudrait se poser!

ET NOS YEUX ÉPRISDe cette merveille,

ET NOS YEUX ÉPRISDevinent le prix!

ET NOS YEUX ÉPRISOui, l'oiseau baiser

ET NOS YEUX ÉPRISSur ce nid de roses,

ET NOS YEUX ÉPRISVoudrait se poser!

Djamileh se détourne en jetant à Haroun un regard de reproche

nonchalamment

HAROUNC'est Djamileh! venez!

TANDIS QU'UNE VOIX AUSTÈREDu haut du minaret,

TANDIS QU'UNE VOIX AUSTÈRENous invite à la prière,

TANDIS QU'UNE VOIX AUSTÈREDonnons au plaisir nos heures,

ET CHASSONS DE NOS DEMEURESL'ennui, cet hôte indiscret, oui donnons au plaisir nos heures

ET CHASSONS DE NOS DEMEURESChassons l'ennui, cet hôte indiscret!

LES AMIS D'HAROUNTandis qu'une voix, une voix austère

LES AMIS D'HAROUNNous invite à la prière,

LES AMIS D'HAROUNDonnons au plaisir, au plaisir nos heures,

CHASSONS DE NOS DEMEURESChassons de nos demeures, amis, chassons

CHASSONS DE NOS DEMEURESL'ennui, cet hôte indiscret!

à part avec une joie comique

SPLENDIANOVivat! ma victoire, ma victoire est claire!

IL N'EST PLUS BESOIN DE TAIREMon amour ni mon secret!

IL N'EST PLUS BESOIN DE TAIRENi mon amour ni mon doux secret.

IL N'EST PLUS BESOIN DE TAIREJe dis, je dis, va-t'en! elle pleure

IL N'EST PLUS BESOIN DE TAIREJe dis, je t'aime et sur l'heure

IL N'EST PLUS BESOIN DE TAIREElle rit. le tour est fait!

Haroun et ses amis sortent, Splendiano les suit

DJAMILEHOubliée, quand là tout à l'heure... oh! je rêve

dans la coulisse

CHOEURLa fortune est femme,

POUR QUI LA RÉCLAMEElle a des rigueurs, oui des rigueurs,

dans la coulisse

HAROUNLa fortune est femme;

HAROUNPour qui la réclame,

HAROUNElle a des rigueurs:

HAROUNEt dans ses caprices,

HAROUNEt dans ses caprices, dans ses caprices,

SOUVENT AUX NOVICESGarde ses faveurs;

MAIS SI LE JEU QUI NOUS TENTEFait trouver l'heure moins lente,

MAIS SI LE JEU QUI NOUS TENTEBon ou mauvais soit le destin,

MAIS SI LE JEU QUI NOUS TENTEAmis, jouons jusqu'au matin,

MAIS SI LE JEU QUI NOUS TENTEjusqu'au matin!

SPLENDIANOJe vais tout disposer selon tes désirs... espère!..

il sort

DJAMILEHSans doute l'heure est prochaine,

DJAMILEHOù je mourrai de ma peine!

DJAMILEHPuis-je être heureuse encor?

DJAMILEHQuel arrêt vais-je entendre?

LE CIEL DOIT-IL ME PRENDREA jamais mon trésor?.. mon trésor?.. mon trésor?

LE CIEL DOIT-IL ME PRENDREHélas! une frêle trame

LE CIEL DOIT-IL ME PRENDREPeut-elle enchaîner cette âme?

LE CIEL DOIT-IL ME PRENDREIllusion d'un jour!

LE CIEL DOIT-IL ME PRENDREUn seul regard du maître,

UN SEUL MOT VA PEUT-ÊTREEffacer tant d'amour! tant d'amour! tant d'amour!

UN SEUL MOT VA PEUT-ÊTREUn seul mot! un seul regard! hélas!

HAROUNVenez puisqu'il le veut...

SPLENDIANONon! je ne veux pas vous imposer mon goût.

appelant

SPLENDIANOArakel! le marchand peut entrer.

à Hroun et à ses amis

SPLENDIANONe vous impatientez pas, vous retournerez tout à l'heure.

Entrée du marchand d'esclaves et de sa suite

SPLENDIANOPardieu!.. les belles filles!

LE MARCHANDN'est-ce pas? oh! le seigneur Haroun est un homme généreux!..

SPLENDIANOOui, oui! nous savons cela...

LE MARCHANDVoyez Seigneur jetez un coup d'oeil sur ces trésors.

HAROUNVantard! allons! je m'en vais.

LE MARCHANDQuoi! Seigneur! vous ne souffrirez pas que je vous dise...

HAROUNEh! que m'importe! arrange toi avec Splendiano.

aux musiciens

LE MARCHANDUn seul regard! Allez vous autres!

LE MARCHANDUne vraie perle, Seigneur, regardez!

CHOEUR DES AMIS D'HAROUNFroide et lente,

CHOEUR DES AMIS D'HAROUNIndolente,

CHOEUR DES AMIS D'HAROUNEt les yeux assoupis,

SON PIED ROSESur les fleurs du tapais.

SON PIED ROSEEt comme elle,

SOLENNELLELa musique s'endort.

SOUPIR VAGUEDe la vague,

SOUPIR VAGUEBaisant le sable d'or!

ET L'ÉTONNEL'appel du tambourin;

ET L'ÉTONNEBientôt chante,

ET L'ÉTONNEFrémissante,

ET L'ÉTONNELa cymbale d'airan!

CHOEUR D'ESCLAVES ET MUSICIENSLou! lou!

PARESSEUSETressaille de plaisir,

QUI L'ENLÈVEEt qu'elle va saisir.

ET S'ÉLANCEIncessant tourbillon,

DANS L'ESPACEUn lumineux sillon!

LOU LOU LOU LOULou! lou!

CHOEURL'amour voile,

CHOEURDouble étoile,

CHOEURSes regards languissants,

QUI LA PRESSES'empare de nos sens!

QUI LA PRESSEQuand pâmée,

QUI LA PRESSEBlanche almée,

ET MOURANTEDans son rêve divin.

ET MOURANTEQuand pâmée,

ET MOURANTEBlanche almée,

DANS SON RÊVEDans son rêve divin.

HAROUNOn nous a fait perdre notre temps.

SPLENDIANOOn n'y regarde pas de si près.

IL FAUT POUR ÉTEINDRE MA FIÈVREUne douce réalité,

ET JE VEUX BOIRE À PLEINE LÈVRETa coupe ardente, ô volupté!

ET JE VEUX BOIRE À PLEINE LÈVREJe vois ma maîtresse sourire,

ET JE VEUX BOIRE À PLEINE LÈVRETimide elle accepte mes lois,

JE VOIS MA MAÎTRESSE SOURIRETimide elle accepte mes lois,

JE VOIS MA MAÎTRESSE SOURIREO rêve d'amour! O délire!

JE VOIS MA MAÎTRESSE SOURIREJe ne sais plus ce que je vois!

JE VOIS MA MAÎTRESSE SOURIREO rêve d'amour! ô délire non, non, non, non

JE VOIS MA MAÎTRESSE SOURIREje ne sais plus, non, non, non, non,

JE VOIS MA MAÎTRESSE SOURIREJe ne sais plus ce que je vois.

DOUCEMENT NOUS SERONS ENSEMBLESous les ombrages parfumés,

DOUCEMENT NOUS SERONS ENSEMBLEJe presse sa main, elle tremble,

DOUCEMENT NOUS SERONS ENSEMBLESes yeux languissants sont fermés;

JE ME VOIS SÛR DE MA CONQUÊTEA peine la défend sa voix,

JE ME VOIS SÛR DE MA CONQUÊTEA peine la défend sa voix,

JE ME VOIS SÛR DE MA CONQUÊTERien ne m'émeut, rien ne m'arrête,

JE ME VOIS SÛR DE MA CONQUÊTEJe ne dis plus ce que je vois!

JE ME VOIS SÛR DE MA CONQUÊTERien ne m'émeut rien ne m'arrête non, non, non, non,

JE ME VOIS SÛR DE MA CONQUÊTEje ne dis plus, non, non, non, non,

JE ME VOIS SÛR DE MA CONQUÊTEJe ne dis plus ce que je vois.

HAROUNC'est bien, plus tard... on m'attend

apercevant Djamileh

HAROUNtiens, c'est la danseuse!

SPLENDIANOSi vous saviez...

HAROUNVas-tu me laisser tranquille... Qu'est-ce que tu me veux donc?

regardant Djamileh

HAROUNtout à l'heure si provocante et maintenant tremblante et inquiète! c'est singulier! Hé! mignonne t'aurait-on dit du mal de moi?

HAROUNIl veut la prendre dans ses bras, elle se dérobe et s'enfuit vers le fond.

SPLENDIANOVoulez-vous... il ne m'écoute pas!

la pursuivant

HAROUNSauvage! comme elle s'enfuit!

il s'arrête puis riant

HAROUNMais c'est délicieux, cette révolte! je reste!

SPLENDIANOUn mot, je vous prie...

vivement, donnant sa bourse à Splendiano

HAROUNPrends cet or, va jouer à ma place, va.

impatienté

HAROUNObéis donc et tais-toi.

à part, sortant

SPLENDIANOAprès tout, je suis tranquille! je sais bien qu'il la congédiera.

à part

HAROUNEst-ce la crainte?

HAROUNEst-ce un caprice?

HAROUNQui l'éloigne de moi?

HAROUNJ'en veux faire l'épreuve.

à part

DJAMILEHO nuit, sois moi propice,

DJAMILEHProtége mon audace!

avec entrain à Djamileh

HAROUNElle a peur sur ma foi.

HAROUNNous sommes seuls; le ciel est plein d'étoiles!

HAROUNC'est l'heure qui plaît à l'amour,

HAROUNNe tremble plus, laisse tomber tes voiles:

HAROUNLe temps du bonheur hélas! est si court!

suppliant

DJAMILEHSeigneur, seigneur de grâce

DJAMILEHLaissez mes yeux baissés,

DJAMILEHLaissez mes yeux,

DJAMILEHDe pleurs récents vous dérober la trace...

HAROUNIci le plaisir, oui, le plaisir remplace la douleur.

HAROUNTes larmes! tes larmes! je les veux essuyer de mes lèvres!

DE CES REGARDS DONT TU ME SÈVRESJe veux éprouver la douceur!

DE CES REGARDS DONT TU ME SÈVRESPlus de larmes! allons plus de larmes!

DJAMILEHSeigneur, seigneur! ah! seigneur de grâce,

DJAMILEHépargnez ma faiblesse, pitié, seigneur!

DJAMILEHÉpargnez, seigneur, ma faiblesse!

DJAMILEHNotre visage n'est charmant,

NOTRE VISAGE N'EST CHARMANTQu'à l'heure où l'amour le caresse,

OÙ L'AMOUR LE CARESSEDe son divin rayonnement!

HAROUNOh viens donc, belle maîtresse!

HAROUNEt laisse sur ton front doux et charmant,

HAROUNOui, laisse sur ton front charmant,

HAROUNÉclater d'une ardente ivresse,

HAROUNL'ineffable rayonnement!

à part

DJAMILEHLa frayeur me glace!

HAROUNL'esclave dont tu prends ici la place,

HAROUNAvait moins de rigeur,

HAROUNEt je l'aimais...

vivement

DJAMILEHSeigneur, Si vous l'aimiez pourquoi l'avoir bannie?

à part

DJAMILEHAh! je crains de m'être trahie!..

HAROUNSi j'ai dit que j'aimais, ma chère, entendons nous:

HAROUNJe n'ai pas enchaîné ma vie,

HAROUNEtre libre est un bien plus doux!

Il ne restait rien entre nous...

LORSQUE MA MAÎTRESSE EST PARTIERien... qu'un souvenir de tendresse;

AVEC LA DERNIÈRE CARESSENos liens, oui, nos liens s'étaient brisés tous!

Djamileh essuie furtivement une larme

Haroun surpris

AVEC LA DERNIÈRE CARESSEElle pleure!

allant vers elle

AVEC LA DERNIÈRE CARESSEpourquoi pleurer? t'ai je offensée?

entraînée

DJAMILEHAh! vous êtes cruel!

elle s'éloigne

HAROUNMais, qu'as-tu donc?

HAROUNQuoi! tu me fuis encor?

Il la suit. Un rayon de lune éclaire soudainement Djamileh.

frappé d'étonnement; presque parlé

HAROUNAh! Djamileh! Oui, c'est elle... insensée!

HAROUNElle m'aimait!

à part douloureusement

DJAMILEHJ'espère en vain... son coeur est mort!

à part; avec passion

HAROUNSi l'amour était un mensonge,

HAROUNMe sentirais-je ainsi troublé?

HAROUNBonheur qui me souris, si tu viens dans un songe,

HAROUNah! que je meure avant qu'il se soit envolé!

HAROUNAh! si l'amour était un mensonge,

HAROUNSerais-je ainsi troublé?

il reste muet loin de Djamileh

à part

DJAMILEHQu'à ma tremblante voix sa colère réponde...

DJAMILEHQue m'importe aujourd'hui?..

DJAMILEHAvant d'aller dormir sous la vague profonde,

DJAMILEHJe veux me révéler à lui!

avec intention

CHERCHANT DES MONTS À LA PLAÎNESon coeur envolé,

CHERCHANT DES MONTS À LA PLAÎNEElle allait, contant sa peine, contant sa peine

CHERCHANT DES MONTS À LA PLAÎNEAu ciel étoilé!

CHERCHANT DES MONTS À LA PLAÎNEEt sans qu'on en sût la cause,

SE FLÉTRIT COMME UNE ROSE COMME UNE ROSEAux ardeurs du jour.

AINSI MOURUT L'INNOCENTEDans son rêve d'or,

A SA VISION CHARMANTESouriant encor!

à part

A SA VISION CHARMANTEIl se tait!

allant vers lui et d'un ton suppliant

A SA VISION CHARMANTEMaître! grâce! O maître!

HAROUNAh! je t'ai reconnu!..

luttant contre lui même

HAROUNMais non!.. en vain tu seras revenue...

HAROUNJe ne veux pas aimer!

à part

HAROUNnon! ce mot qu'elle attend,

HAROUNJe ne le dirai pas!!

résolument et avec violence

HAROUNva t'en!

DJAMILEHAh!

avec désespoir

DJAMILEHIl se jouait de moi!

d'une voix brisée

DJAMILEHL'amour était ma vie...

DJAMILEHO mon maître! mon espérance ravie!

PLUS QUE LA LIBERTÉ C'ÉTAIT TOI QUE J'AIMAISPlus que la liberté c'était toi que j'aimais!

PLUS QUE LA LIBERTÉ C'ÉTAIT TOI QUE J'AIMAISAdieu pour jamais!

Elle s'éloigne puis chancelle et tombe dans les bras d'Haroun accouru pour la recevoir.

hors de lui

HAROUNAh! chère enfant, c'était une épreuve!

HAROUNO Djamileh! mon âme, mon seul bien,

HAROUNIl ne me faut plus d'autre preuve,

HAROUNEn comprenant ton coeur,

HAROUNJ'ai retrouvé le mien!

HAROUNTa lèvre parfumée,

HAROUNTa lèvre peut cesser de mentir,

HAROUNmon doute est terrassé, mon doute est terrassé,

HAROUNO douce bien aimée!

HAROUNRevenons pour jamais aux beaux jours du passé!

HAROUNOui, c'est trop, c'est trop, je cède, je cède

HAROUNAu plus doux transport!

HAROUNO Djamileh! L'amour me possède,

HAROUNNon, mon coeur n'est pas mort!

DJAMILEHJe triomphe, il cède, il cède

DJAMILEHA son doux transport!

DJAMILEHAh! L'amour le possède,

DJAMILEHSon coeur n'est pas mort!

HAROUNAh! viens!

HAROUNPour toi je veux vivre!

TA VOIX QUI M'ENIVREA fixé mon sort!

HAROUNAh! viens, pour toi, pour toi je veux vivre.

DJAMILEHAh! pour toi, pour toi je veux vivre.

HAROUNOui, ta voix qui m'enivre a fixé mon sort!

DJAMILEHTa voix chérie, ta voix m'enivre,

DJAMILEHJe veux vivre pour t'aimer!

HAROUNJe t'aime! je t'aime! je t'aime!

HAROUNAh! viens!

Splendiano a paru, il fait un geste de désespoir comique! Derrière lui se montrent les amis d'Haroun, à leur vue, Haroun ramène sur le visage de Djamileh le voile qu'elle avait laissé tomber sur ses épaules, puis il passe doucement avec elle.