Parade

Britten, Benjamin

Des drôles très solides. Plusieurs ont exploité

vos mondes. Sans besoins, et peu pressés de mettre en

œuvre leurs brillantes facultés et leur expérience

de vos consciences. Quels hommes mûrs ! Des yeux

hébétés à la façon de la nuit d'été, rouges et noirs,

tricolores, d'acier piqué d'étoiles d'or ; des faciès

déformés, plombés, blêmis, incendiés ; des enrouements

folâtres ! La démarche cruelle des oripeaux ! --

Il y a quelques jeunes, [-- comment regarderaient-ils

Chérubin ? -- pourvus de voix effrayantes et de quelques

ressources dangereuses. On les envoie prendre du dos

en ville, affublés d'un luxe dégoûtant.]

Ô le plus violent Paradis de la grimace enragée ! [Pas

de comparaison avec vos Fakirs et les autres bouffonneries

scéniques. Dans des costumes improvisés avec le

goût du mauvais rêve ils jouent des complaintes, des

tragédies de malandrins et de demi-dieux spirituels comme

l'histoire ou les religions ne l'ont jamais été.]

Chinois, Hottentots, bohémiens, niais, hyènes, Molochs,

vieilles démences, démons sinistres, ils mêlent

les tours populaires, maternels, avec les poses et

les tendresses bestiales. Ils interpréteraient des pièces

nouvelles et des chansons « bonnes filles ».

Maîtres jongleurs, ils transforment le lieu et les

personnes, et usent de la comédie magnétique.

[Les yeux flambent, le sang chante, les os s'élargissent,

les larmes et des filets rouges ruissellent. Leur

raillerie ou leur terreur dure une minute, ou des

mois entiers.]

J'ai seul la clef de cette parade sauvage.