Heureuse est la peine

C. Tricot

Heureuse est la peine

De qui le plaisir

A sur foy certaine

Assis son desir.

L'on peult assés en servant requerir,

Sans toutesfois par souffrir acquerir

Ce, que l'on pourchasse

Par trop desirer,

Dont en male grace

Se fault retirer.

Car un tel service

Ne pretend qu'au poinct,

Qui par commun vice

L'honneur picque, et poinct.

Et ce travail en fumée devient

Toutes les fois, que la raison survient,

Qui tousjours domine

Tout cueur noble, et hault,

Et peu à peu mine

Le plaisir, qui fault.

Mais l'attente mienne

Est le desir sien,

D'estre toute sienne,

Comme il sera mien.

Car quand Amour à Vertu est uny,

Le cueur conçoit un desir infiny,

Qui tousjours desire

Tout bien hault, et sainct,

Qui de doulx martire

L'environne, et ceinct.

Car il luy engendre

Une ardeur de veoir,

Et tousjours apprendre

Quelque hault sçavoir.

Le sçavoir est ministre de Vertu,

Par qui Amour vicieux est batu,

Et qui le corrige,

Quand dessus le cueur

Par trop il se erige

Pour estre vainqueur.

C'est pourquoy travaille

En moy cet espoir,

Qui desir me baille

Et veoir, et sçavoir.

Estant ainsi mon espoir asseuré,

Je ne crainct point, qu'il soit demesuré:

Mais veulx bien qu'il croisse

De plus en plus fort,

A fin qu'apparoisse

Mon cueur ferme, et fort.

Et que tousjours voye,

Travaillant ainsi,

Tenir droict la voye

D'immortel soucy.

Si donc il veult en si hault lieu monter,

Qu'il puisse Amour, et la Mort surmonter,

Sa caducque vie

Devra soulager

D'une chaste envie

Pour l'accourager.

Ainsi m'accompaigne

Un si hault desir

Que pour luy n'espargne

Moy, ne mon plaisir.