Ce soir j'irai dormir

D. Aignerelle-Féru

Ce soir j'irai dormir

Dans l'éternel

Le bon sommeil de ceux qui ont enfin compris

Qu'il n'est pas de repos si le temps ne s'arrête

J'ai fui toute pensée

Et cependant je suis

Je ne puis devenir la belle mécanique

Que promettaient mon corps et mes mains et mes actes

Et je pleure d'effroi devant le jour prochain

L'animal

Dort en félicité tant qu'il n'a pas appris

Que le soleil est glace

l'amitié ce cri

Que l'on jette à soi-même

Que l'endroit et l'envers sont deux

La même chose humaine

Dormir

Je vais dormir sans fin parmi la terre aimée

Chaude terre où le cœur se crée autre

Et ne le sait

Moi qui de bien longtemps ai perdu

Le souvenir de l'eau

Froide et vivante

Etre un corps balancé de rocher en rocher

Et pour se retrouver aux nuits où l'on s'aimait

Dormir enfin sans rêve mauvais

Sans réveil monotone e sans bruit et sans cri

J'ai bien trop détesté

J'ai trop voulu et je voudrais

M'arracher la cervelle

La jeter dans un coin

Puisqu'elle fut le pauvre instrument

Comme le vieil outil à l'ombre délaissé

Comme l'enfant cruel qui n'est pas encor né

Reposer je m'en vais

Dans les entrailles de ces puissantes ténèbres

Me fondre en d'autres nuits bénies

Etre la nuit

N'être plus rien

Deux dates de pierre

Dans mille cimetières