L'âme des bois
E. Chausson
I
Librement mon cœur se dilate
Et s'épanouit au soleil;
La douceur du matin vermeil,
La splendeur du soir écarlate,
La tranquillité des midis,
Là-bas, dans les forêts prochaines,
Et le sommeil au pied des chênes,
Sur des lits de mousse attiédis;
Enfin, la vie heureuse et douce
Va me bercer entre ses bras,
Tandis que moi, franc d'embarras,
J'écouterai l'herbe qui pousse.
Je pourrai donc, libre et rêvant,
Être joyeusement poète!
Avec le cri de l'alouette
Tous mes vers s'en iront au vent,
Au vent frais qui, sous les ramures,
S'en va mêlant, parmi les fleurs,
La chanson des oiseaux siffleurs
Et le parfum des fraises mûres.
II
Un coin de paysage exquis: d'étroits sentiers
Serpentant par les blés tout verts que le vent ploie,
Puis se perdant parmi les buissons d'églantiers,
Jusqu'au bois chevelu qui lentement ondoie.
Après avoir marché sous le grand soleil d'or,
Dans la plaine sans ombre où l'on baisse la tète,
On arrive aux forêts dont le murmure endort,
Et, le front en sueur, quelque temps l'on s'arrête.
La tète renversée, et les bras sous le cou,
Couché dans le gazon, si quelquefois on lève
Les yeux pour regarder au loin, je ne sais où,
À l'horizon qui prend l'aspect vague d'un rêve,
Lentement, lentement, jusq'aux bords du ciel bleu,
Le champ de blé comme un océan se déroule,
Et les coquelicots ardents, couleur de feu,
Font une rouge écume à cette verte houle.
D'autre fois, le regard entrevoit le soleil
A travers un tissu de lumineux feuillages,
Et, vacillant dans les ivresses du sommeil,
Notre âme par l'azur fait d'étranges voyages.
III
Mais ma bien-aimée est la fleur des fleurs,
L'oiseau des oiseaux, le rêve des rêves,
Qui fait, dans le bois, palpiter les sèves,
Et fondre d'amour la rosée en pleurs.
Et ma bien-aimée embellit les choses;
Sa voix fait plus doux les rossignolets,
Et ses grands cheveux, légers et follets,
Ravivent encor le parfum des roses.
Et quand, à travers les feuilles, je vois
La blonde aux yeux bleus, en claire toilette,
Simple et douce, ainsi qu'une violette,
Je crois voir passer l'âme des grands bois.