Dans l'obscurité

E. Illouz

Dans l'obscurité sourde, impalpable, inouïe,

Je me retrouvai seul, mais je n'étais plus moi;

Ou du moins, dans ma tête ouverte aux vents d'effroi,

Je sentis, sans pourtant que l'ombre et le mystère

Eussent cassé le fil qui me lie à la terre,

Monter, grossir, entrer, presque au dernier repli,

Comme une crue étrange et terrible d'oubli;

Je sentis, dans la forme obscure pour moi-même

Que je suis et qui, brume, erre dans le problème,

Presque s'évanouir tout l'être antérieur;

Si bien que le fantôme et l'effrayant rieur

Et tous les êtres noirs sortis du énorme

N'étaient plus qu'un nuage en ma mémoire informe,

Et que mon souvenir en un instant perdit

Tout ce que Légion par cent voix m'avait dit.

A peine de ma vie avais-je encor l'idée,

Et ce que jusqu'alors, larve aux lueurs guidée,

J'avais nommé mon âme était je ne sais quoi

Dont je n'étais plus sûr et qui flottait en moi.

Il ne restait de moi qu'une soif de connaître,

Une aspiration vers ce qui pourrait être,

Une bouche voulant boire un peu d'eau qui fuit,

Fût-ce au creux de la main fatale de la nuit.