Les Fileuses
E. Moret
J'aime le bourdon des rouets frêles
Le soir, auprès des tapisseries
Quand les doigts las emmêlent entre elles
Oisellcs et roses de féeries.
J'aime ouïr les contes des fileuses
Radotant au grésil des chandelles
Les histoires d'amour fabuleuses
De dames et de pages fidèles.
Au ronflement des rouets fragiles
Les bouches aux quenottes cassées
Marmonnent à l'heure des vigiles
Leurs vieillottes chansons cadencées.
C'est l'aventure de Loys le page
Qui mourut d'amour fol pour sa belle
Recevant une fleur en message,
Ou celle de Jehan et d'Isabelle.
Les lèvres ont des contes sans nombre;
L'heure coule de songes frôlée,
Et si la porte s'ouvre dans l'ombre,
Les mains s'arrêtent ensorcelées.
Car chacune des frêles fileuses
Croit entendre venir, comme au conte,
Avec la fleur d'amour fabuleuse
Aux doigts, quelque page ou quelque comte
Qui s'agenouillera devant elle
Pour déposer sur ses mains flétries
Le baiser, toujours jeune et fidèle,
De l'amoureux tardif des féeries.