Le long des eaux, où se bagne De Babylon la campagne, Abbatus

F. Du Caurroy

Le long des eaux, ou se bagne

De Babylon la campagne,

Abbatus d'affliction,

Contre terre nous nous mismes,

Et force pleurs espandismes,

Nous souvenans de Sion.

Nous souvenans de nos pertes,

Parmi ces plaines desertes

Ou nous nous voyons reclus

En miserable servage,

Aux saules verds du rivage

Nous attachasmes nos Luths.

Ceux qui captifs nous menerent,

Mile plaisirs se donnerent

De nos piteuses façons:

Et en pleurs nous voyans fondre,

Venoyent, helas! nous semondre

De leur dire des chansons.

Eux, qui nous causoyent le plaindre,

Vouloyent encor' nous contraindre

De faire les resjouis:

Chantez, disoyent ces rustiques,

Chantez nous quelques Cantiques

De ceux de vostre païs.

Comment se pourroit—il faire

Que les chants nous peussent plaire,

Tant que captifs nous serons?

Pourrions-nous, en terre estrange,

Faire bruire la louange

Du Dieu que nous adorons?

Seconde partie

Si jamais jour de ma vie,

Ô! Jerusalem, j'oublie

De toy le doux souvenir,

Que ma main sur l'heure puisse

Mettre en oubli son office

Et percluse devenir.

Puisse ma langue seichée

Estre à ma gorge attachée,

S'il ne me souvient de toy:

Et si toujours en memoire

Je ne me remets ta gloire

Et l'amour que je te doy.

Si autre joye plus douce,

Si autre plaisir me pousse

Parmi ce triste sejour,

Si j'ay rien qui me contente

(Ô! Sion) fors que l'attente

De te revoir quelque jour.

Troisiesme partie

Seigneur, ayes souvenance

De la fiere contenance

Des fils d'Edom, ce jour-là

Que la ville fut forcée,

Et que ta main courroucée

Jerusalem desola.

Ils crioyent, bouffis de rage,

A nos ennemis: Courage,

Rasez jusqu'aux fondements

Ces edifices superbes,

Rasez à l'esgal des herbes

Ces orgueilleux bastimens.

Ô! Babylon miserable,

Qui dois d'un malheur semblable

Sentir un jour les effects,

Heureux celuy-là puisse estre

Qui te fera recognoistre

Les maux que tu nous as faits.

Heureux! ô race cruelle,

Celuy qui de la mamelle

Tes petits arrachera,

Qui les jettera par terre,

Et contre une dure pierre

Sans pitié les froissera.