Boléro (Ballade)

F. Pedrell

Or çà, la belle fille,

Ouvrez cette mantille!

C'est trop de cruauté;

Faites-nous cette joie

Que pleinement on voie

Toute votre beauté.

Apprenez-le, mignonne,

Quand le bon Dieu vous donne

Un corps aussi parfait,

C'est afin qu'on le sache,

Et c'est péché qu'on cache

Le présent qu'il a fait.

Aime-moi, je suis riche

Comme un joueur qui triche,

Comme un juif usurier:

On peut m'aimer sans honte,

La couronne de comte

Rayonne à mon cimier.

Je suis, comme doit faire

Tout fils de noble père,

Les usages anciens:

On m'encense à ma place;

Mon prêtre, avant la chasse,

Dit la messe à mes chiens.

J'ai de beaux équipages,

Des valets et des pages

À n'en savoir le nom:

J'ai des vassaux sans nombre

Qui vont baisant mon ombre

Et portent mon pennon.

Soupèse un peu, la belle,

Cette lourde escarcelle,

Hé bien, elle est à toi!

Je veux que ma maîtresse

Fasse envie, en richesse,

À la femme d'un roi.

Tu rejettes mes offres?

Allons, vide tes coffres,

Argentier de Satan!

Fais vite, ou je dépêche,

Juif, ta carcasse sèche

Au diable qui l'attend.

Des robes qu'on déploie,

De velours ou de soie,

Quelle est celle à ton goût?

Ces riches pendeloques,

Qu'entre les doigts tu choques,

Prends, je te donne tout:

Colliers dont chaque maille

De cent couleurs s'émaille,

Magnifiques habits,

Beaux satins, fines toiles,

Brocarts semés d'étoiles,

Diamants et rubis!

Oui, pour t'avoir, la belle,

Si tu fais la rebelle,

J'engagerais mon bien...

-- Merci, mon gentilhomme,

Reprenez votre somme,

J'ai tout donné pour rien.