Chanson d'amour

G. Bernard

Qui de nous n'eut, un jour, au cœur

Un amour profond qu'il dut taire,

Et ne connut cette langueur

Que donne un désir solitaire?

Je t'aime, et te suis pas à pas,

Je t'aime, et ne puis te le dire,

Je t'aime, et tu ne le vois pas,

Quand je me tais devant ton rire;

Quand je te contemple parfois,

Immobile, l'âme éblouie,

Les yeux dilatés, et sans voix,

Comme un fou contemplant la vie!

Et cependant t'aimer ainsi

Est plein de ravissants supplices:

Aux douleurs se mêlent aussi

De mystérieuses délices;

Les longs désirs silencieux

Ont des ivresses qu'on ignore:

Mon rêve te voit par ses yeux

Plus belle que tu n'es encore,

Et, comme une étoile qui luit,

Comme un grand lys, vêtu de gloire,

J'évoque, à ton insu, la nuit,

Pur, sans tache, ton corps d'ivoire.