Enivrez-vous

H. Dutilleux

Il faut être toujours ivre, tout est là; c'est l'unique

question. Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du temps qui brise vos

épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans

trêve.

Mais de quoi? De vin, de poésie, ou de vertu à votre

guise, mais enivrez-vous!

Et si quelquefois, sur les marches d'un palais, sur l'herbe verte d'un

fossé, vous vous réveillez, l'ivresse déjà

diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague,

à l'étoile, à l'oiseau, à l'horloge;

à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à

tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui

parle, demandez quelle heure il est. Et le vent, la vague,

l'étoile, l'oiseau, l'horloge, vous répondront, il est

l'heure de s'enivrer; pour ne pas être les esclaves

martyrisés du temps, enivrez-vous, enivrez-vous sans cesse de

vin, de poésie, de vertu, à votre guise.