Invention de la flûte

J. Cras

Au jailli de la source gerboient les longs roseaux

qui sont les cheveux verts de la nymphe changée.

J'en ai tiré sept tubes, sept tubes inégaux

Plus légers que des os d'oiseaux,

Tous lisses et polis et de couleur pareille.

Par jeu je les ai mis dans un buis court-creusé

et j'ai lié le tout à la cire d'abeille

avec des jonc nouveaux.

Or, le plus long des sept

recèle le sanglot profond

de l'hiver long et du vent rauque.

Celui qui vient après

est clameur de l'eau glauque

qu'un gouffre sourd étouffe.

Celui qui vient après

est plein, pur et paisible:

c'est l'écho prolongé des bois.

Celui-là, du milieu,

est guttural, mieux qu'un appel

de la palombe énamourée.

Celui qui vient après a la voix de l'enfance:

il rêve et rit et jase et rit encore.

Celui l'avant dernier est de soleil liquide;

une cymbale de cigale y vibre.

Et le dernier de tous joue la frénésie:

c'est la grive d'automne grise

ou cri strident d'une âme à la dérive.

Or voici qu'en soufflant les voix se sont mêlées

harmonieusement.

Toutes les voix unies n'ont formé qu'un seul chant.

Et voici qu'à mon gré je parle à tous

selon ma joie et mon tourment,

selon mon âme et selon l'âme universelle.

J'ai réveillé la nymphe belle.

Vous me croyez un homme?... Non, je, suis le

vieux Pan.