Musique champêtre dans les jardins, le soir

J. Leguerney

Mes yeux, pourrai-je bien vous croire?

Suis-je éveillé? Vois-je un jardin?

N'est-ce point quelque songe vain

Qui me place en ce lieu de gloire?

Je vois comme de nouveau cieux

Où mille astres délicieux

Répandent leur lumière,

Et semble qu'en ce beau séjour

La terre est héritière

De tous ceux qu'a chassés le jour.

Déjà sur cette riche entrée

Je vois les pavis rougissants

Étaler les rayons luisants

De leur belle neige empourprée.

Dieu! quels prodiges inouïs!

Je vois naître dessus les lis

L'incarnat de la rose,

Je vois la flamme et sa rougeur

Dessus la neige éclose

Embellir même la blancheur.

Je vois cette pomme éclatante,

Ou plutôt ce petit soleil,

Ce doux abricot sans pareil,

Dont la couleur est si charmante.

Fabuleuses antiquités,

Ne nous vantez plus les beautés

De vous pommes dorées:

J'en vois qui, d'un or gracieux

Également parées,

Ravissent le goût et les yeux.

Je vois, sous la sombre verdure,

Ces deux fruits brillants et pompeux

Parer les murs, comme orgueilleux

D'une inimitable bordure;

C'est là qu'heureusement pressés,

Et l'un près de l'autre entassés

Sur cent égales chaînes,

Ils semblent faire avec éclat,

De leurs branches hautaines

Cent sillons d'or et d'incarnat.

Je viens à vous, arbres fertiles,

Poiriers de pompe et de plaisirs,

Pour qui nos vœux et nos désirs

Jamais ne se sont vus stériles:

Soit vous qui, sans chercher d'appui,

Voyez sous vos superbes fruits

Se courber vos branchages;

Soit vous qui des riches habits

De vos tremblants feuillages

Faites de si vastes tapis.

Mais quelle assez vive peinture

Suffit pour tracer dignement

Tout le pompeux ameublement

Dont vous a parés la nature?

Vous ne présentez à nos yeux

Que les fruits les plus précieux

Qu'ait cultivés Pomone;

Ils ont eu le lis pour berceau,

L'émeraude est leur trône,

L'or et la pourpre leur manteau.

Je les vois, par un doux échange,

Ici mûris, et là naissants,

De leurs fruits blonds et verdissants

Faire un agréable mélange;

J'en vois même dedans leur fleur

Garder encore la splendeur

De leur blanche couronne,

Et joindre l'espoir du printemps

Aux beaux fruits dont l'automne

Rend nos vœux à jamais contents.

Je sais quelle auguste matière

Pouvait sur mes sombres crayons

Jeter encore les rayons

De son éclatante lumière;

Mais déjà l'unique flambeau,

Allant se plonger dedans l'eau,

A fait place aux ténèbres,

Et les étoiles, à leur tour,

Comme torches funèbres,

Font les funérailles du jour.

J'entends l'innocente musique

Des flûtes et des chalumeaux

Saluer l'ombre en ces hameaux

D'une sérénade rustique.

L'ombre qui, par ses doux pavots,

Venant enfin faire aux travaux

Une paisible guerre,

Fait que ces astres précieux,

Pâlissant sur la terre,

Semblent retourner dans les cieux.