Ma douce jouvence est passée

J. Leguerney

Ma douce jouvence est passée,

Ma première force est cassée,

J'ay la dent noire et le chef blanc;

Mes nerfs sont dissous, et mes veines,

Tant j'ay le corps froid, ne sont pleines

Que d'une eau rousse en lieu de sang.

Adieu, ma lyre; adieu, fillettes,

Jadis mes douces amourettes.

Adieu, je sens venir ma fin;

Nul passetemps de ma jeunesse

Ne m'accompagne en la vieillesse,

Que le feu, le lict et le vin.

J'ay la teste toute estourdie

De trop d'ans et de maladie;

De tous costez le soin me mord,

Et, soit que j'aille ou que je tarde,

Tousjours après moy je regarde

Si je verray venir la mort.

Qui doit, ce me semble, à toute heure

Me mener là bas, oij demeure

Je ne sçay quel Pluton, qui tient

Ouvert à tous venans un antre,

Oii bien facilement on entre,

Mais d'où jamais on ne revient.