L'insouciant

J. Leguerney

Du grand Turc je n'ai souci,

Ni du grand Soudan aussi;

L'or ne maîtrise ma vie,

Aux Rois je ne porte envie;

[J'ai souci tant seulement

De parfumer cointement

Ma barbe,] et qu'une couronne

De fleurs le chef m'environne.

Le soin de ce jour me point,

Du demain je n'en ai point.

Qui, bons Dieux! pourrait connaître

Si un lendemain doit être?

Vulcain, en faveur de moi,

Je te pri', dépêche-toi

De me tourner une tasse,

Qui de profondeur surpasse

Celle du vieillard Nestor;

Je ne veux qu'elle soit d'or,

Sans plus fais-la-moi de chêne,

Ou de lierre, ou de frêne.

Ne m'engrave point dedans

Ces grands panaches pendants,

Plastrons, morions, ni armes:

Qu'ai-je souci des alarmes,

Des assauts ou des combats?

Aussi ne m'y grave pas

Ni le Soleil, ni la Lune,

Ni le jour, ni la nuit brune,

Ni les Astres radieux:

Et quel soin ai-je des cieux,

De leurs Ours, de leur Charrette?

D'Orion ou de Boète?

Mais peins-moi, je te supplie,

D'une treille le repli

Non encore vendangée;

Peins une vigne chargée

De grappes et de raisins;

Peins-y des fouleurs de vins,

Le nez et la rouge trogne

D'un Silène et d'un ivrogne.