Aubade vénitienne

L. Dauphin

Colombine, mon cher souci

Ouvre les yeux, et dis-moi si

L'aurore fut jamais plus rose?

Debout! sois prête en un clin d'œil;

Car c'en est fini du long deuil

Q.u'au ciel faisait l'hiver morose.

Tiens mes nouvelles en crédit:

La pierre même reverdit

Aux canaux qu'Avril vêt de mousses;

Et partout les balcons en fleurs

Egayent de vives couleurs

L'air embaumé de senteurs douces!

Ma barque, amarrée au poteau.

T'attend devant la porte d'eau,

Repeinte à neuf, tu peux m'en croire,

Et portant l'abri blanc et bleu

Du léger tendelet, au lieu

De la maussade felché noire...

Tout est prêt pour l'enlèvement.

Colombine, fais vivement,

Mon cœur! ma perle! mon idole!

Viens, faut-il tant te supplier?

L'Amour sera le gondolier.

Viens, mets le pied dans la gondole!

Ton tuteur, le vieux Pantalon,

N'eut jamais d'ailes au talon:

Evade-toi sans crainte aucune!!

Viens, laissant ronfler cet aïeul,

Parfumer ta jupe au ghaïeul

Qui fleurit la claire lagune.

Vois! j'apporte pour te lier

Ces bracelets et ce collier

De nacre qu'un reflet argente;

Et les verriers de Murano

Ont filé pour toi cet anneau,

Frêle au gré de ta foi changeante!

L'amoureux n'a ni soif ni faim;

L'amante? je ne sais... Afin

Qu'il ne te reste aucune excuse,

Connaissant ton goût délicat.

J'ai là des glaces au muscat

Et du vin blanc de Syracuse.

Scaramouche et Tartaglia,

Q.u'un fol espoir à toi lia,

Te verront envoler à tire

D'ailes, — pauvres sots abusés! —

Et la douceur de nos baisers

S'augmentera de leur martyre.

Donne ta valise au faquin. —

Sous tes beaux yeux, foi d'Arlequin.

Mon cœur se change en solfatare!

Mais je m'abstiendrai, si tu veux,

De toucher un de tes cheveux,

Et je pincerai la guitare...

Ou je te dirai mon sonnet

(Que nul encore ne connaît!).

Le vers final te divinise:

Tu souriras... Si le départ

Pour Cythère a lieu quelque pnrt,

Colombine, c'est à Venise!

Les dômes, à l'horizon fin,

Monteront, — pour décroitre enfin...

— Voyager, quelle douce chose! —

Et bientôt penchant, le soleil

Empourprera ton front vermeil

En lies rougeurs d'apothéose.

Puis nous verrons poindre, pensifs,

Cyihére entre ses bleus massifs,

Cythère, l'ile merveilleuse,

A l'heure où s'allumera, pour

Les longues extases d'amour,

La lune comme une veilleuse.