J’ai vécu

L. Ginoux

J'ai vécu sans amour

comme vivent les pierres

je fus pierre parmi les ronces enivrées de leurs feurs

pierre entre les racines dont la sève hisse des fantômes.

J'ai vécu sans amour

je puis dire je fus mort

Lazare ressuscite et il sent le tombeau

et il parle des jours passés dans l'aromate

dans le vaisseau de nuit cinglant vers la nuit dure.

Je puis dire je fus mort

et peser le soleil comme un manteau de sang

comme une gerbe close

comme un puits de blessure.

Car me voici debout soudain avec toutes les choses

qui enfoncent profond dans mes yeux leurs racines

et le monde vrille mon regard et mon cœur.

Je fus mort et je secoue le sable

et la foudre me vêt

et je ressens la foudre comme un frisson de froid

et je vis et mon corps allume toutes les torches

qui l'embrasent et le limitent.

Je puis parler du sépulcre

et soudain parler du ciel clair

et de la vie qui respire à mes lèvres mon souffle.

Je connais les saisons la froide et la chaude

la chevelure et le visage

l'os et la chair

la nuit et le jour.

Je puis dire que l'amour en tombant sur ma vigne

m'a donné fleurs et raisins

et que ses branches sous leurs papillons verts

croulent ensemble de saveur et de parfum.

C'est vous Lislei

qui avez mis un cœur parmi la rouille

et fait que l'automate ait pris un geste humain.