Ma Cousine Angèle
L. Hillemacher
Nous avons tous les deux laissé derrière nous
Une époque où la vie est bien bonne et bien belle;
Je m'en souviens encor, vous en souvenez-vous
De notre enfance heureuse? -- ô ma cousine Angèle!
Ils sont bien loin ces jours, et déjà bien des fois
Les ans nous ont touchés en passant de leur aile;
Et notre gaîté blonde aux grands éclats de voix
Hélas! s'est envolée, -- Ô ma cousine Angèle!
Écoliers turbulents de la classe échappés,
Pour danser en chantant l'antique ritournelle:
« Nous n'irons plus aux bois, les lauriers sont coupés, »
Nous n'irons plus aux bois, -- Ô ma cousine Angèle!
Plus heureuse que moi, vous n'avez pas quitté
Le foyer de famille, et la voix maternelle
Conserve à votre cœur la sainte piété
Qui n'est plus dans le mien, -- Ô ma cousine Angèle!
Vous avez le travail pour compagnon le jour,
La nuit un ange blanc vous couvre de son aile,
Et des songes bénis descendent tour à tour
Du ciel à votre lit, -- Ô ma cousine Angèle!
Votre parole est douce ainsi que votre nom;
L'esprit de la bonté dans vos yeux se révèle,
Et vos seize ans fleuris embaument la maison
D'un parfum de jeunesse, -- Ô ma cousine Angèle!
Autrefois, quand venait le jour de l'an nouveau,
Selon le contenu de ma pauvre escarcelle
J'arrivais tout joyeux vous offrir mon cadeau,
Qui ne coûtait pas cher, -- Ô ma cousine Angèle!
Mais depuis ce temps-là le diable, comme on dit,
S'est logé dans ma bourse, et vainement j'appelle
Plutus, l'aveugle dieu, que je crois sourd aussi,
Car il ne m'entend pas, -- ô ma cousine Angèle!
Donc, vous n'aurez de moi nul présent aujourd'hui,
Ni keepsake éclatant, ni riche bagatelle,
Ni bijou ciselé par quelque Cellini,
Et ni bonbons sucrés, -- Ô ma cousine Angèle!
Vous n'aurez rien de moi qu un serrement de main,
Ou qu'un baiser au front, -- étrenne fraternelle,
Et puis ces pauvres vers que, ce soir ou demain,
Vous oublîrez sans doute, -- ô ma cousine Angèle!