Malédiction

M. Jaëll

Qu'il erre sans repos, courbé dès sa jeunesse,

En des sables sans borne où le soleil renaisse

Sitôt qu'il aura lui!

Comme un noir meurtrier qui fuit dans la nuit sombre,

S'il marche, que sans cesse il entende dans l'ombre

Un pas derrière lui!

En des glaciers polis comme un tranchant de hache,

Qu'il glisse, et roule, et tombe, et tombe, et se rattache

De l'ongle à leurs parois!

Qu'il soit pris pour un autre, et, râlant sur la roue,

Dise: Je n'ai rien fait! et qu'alors on le cloue

Sur un gibet en croix!

Qu'il pense échevelé, la bouche violette!

Que, visible à lui seul, la mort, chauve squelette,

Rie en le regardant!

Que son cadavre souffre, et vive assez encore

Pour sentir, quand la mort le ronge et le dévore,

Chaque coup de sa dent!

Qu'il ne soit plus vivant, et ne soit pas une âme:

Que sur ses membres nus tombe un soleil de flamme

Ou la pluie à ruisseaux!

Qu'il s'éveille en sursaut chaque nuit dans la brume,

Et lutte, et se secoue, et vainement écume

Sous des griffes d'oiseaux!