La Pipe du Poète

M. Rollinat

Quand l'uniformité m'écœure,

Dans la rue ou dans la maison,

Que de fois pour nuager l'heure

Je savoure ton cher poison!

Ô ma coupe de nicotine,

Mon regard jubile en suivant

Ta fumée errante et lutine

Comme l'onde et comme le vent!

Quel doux philtre dans ces bouffées

Que j'aspire par ton cou noir!

Seul avec toi, je vois des fées

Dansant au sommet d'un manoir.

Humant ton odeur tabagique

Plus subtile que des parfums,

Au milieu d'un rêve magique,

J'évoque mes amis défunts;

Et ma spectrale bien-aimée,

Avec son regard alarmant,

Sur tes spirales de fumée

Flotte mystérieusement.

Ton brouillard est l'escarpolette

Qui berce mes jours et mes nuits;

Tu chasses comme une amulette

Mes cauchemars et mes ennuis.

Et je cuis mon dégoût du monde

Dans ton fourneau large et profond:

Je trouve l'homme moins immonde

En te fumant, l'œil au plafond.

Tu montres à ma fantaisie

Qui s'enveloppe d'un linceul,

Des horizons de poésie

Où le vers s'ébauche tout seul;

Et pour moi ta saveur bénie,

Délicieuse d'âcreté,

Conserve en sa monotonie

Une éternelle nouveauté!