Le Héron

P. Mazé

Un jour, sur ses longs pieds, allait je ne sais où

Le héron au long bec emmanché d'un long cou:

Il côtoyait une rivière.

L'onde était transparente ainsi qu'aux plus beaux jours;

Ma commère la carpe y faisait mille tours

Avec le brochet son compère.

Le héron en eût fait aisément son profit:

Tous approchaient du bord; l'oiseau n'avait qu'à prendre.

Mais il crut mieux faire d'attendre

Qu'il eût un peu plus d'appétit:

Il vivait de régime, et mangeait à ses heures.

Après quelques moments l'appétit vint: l'oiseau,

S'approchant du bord, vit sur l'eau

Des tanches qui sortaient du fond de ces demeures.

Le mets ne lui plut pas, il s'attendait à mieux,

Et montrait un goût dédaigneux

Comme le rat du bon Horace.

Moi, des tanches! dit-il; moi, héron, que je fasse

Une si pauvre chère! Et pour qui me prend-on?

La tanche rebutée, il trouva du goujon.

Du goujon! c'est bien là le dîner d'un héron!

J'ouvrirais pour si peu le bec! aux dieux ne plaise!

Il l'ouvrit pour bien moins: tout alla de façon

Qu'il ne vit plus aucun poisson.

La faim le prit: il fut tout heureux et tout aise

De rencontrer un limaçon.

Ne soyons pas si difficiles:

Les plus accommodants, ce sont les plus habiles;

On hasarde de perdre en voulant trop gagner.

Gardez-vous de rien dédaigner,

Surtout quand vous avez à peu près votre compte.

Bien des gens y sont pris. Ce n'est pas aux hérons

Que je parle: écoutez, humains, un autre conte:

Vous verrez que chez vous j'ai puisé ces leçons.