Dans le jardin d'Anna

Poulenc, Francis

Certes si nous avions vécu en l'an dix-sept cent soixante

Est-ce bien la date que vous déchiffrez, Anna, sur ce banc de pierre

Et que par malheur j'eusse été allemand

Mais que par bonheur j'eusse été près de vous

Nous aurions parlé d'amour de façon imprécise

Presque toujours en français

Et pendue éperdûment à mon bras

Vous m'auriez écouté vous parler de Pythagoras

En pensant aussi au café qu'on prendrait

dans une demi-heure

Et l'automne eût été pareil à cet automne

Que l'épine-vinette et les pampres couronnent

Et brusquement parfois j'eusse salué très bas

De nobles dames grasses et langoureuses

J'aurais dégusté lentement et tout seul

Pendant de longues soirées

Le tokay épais ou la malvoisie

J'aurais mis mon habit espagnol

Pour aller sur la route par laquelle

Arrive dans son vieux carrosse

Ma grand-mère qui se refuse à comprendre l'allemand

J'aurais écrit des vers pleins de mythologie

Sur vos seins, la vie champêtre et sur les dames

Des alentours

J'aurais souvent cassé ma canne

Sur le dos d'un paysan

J'aurais aimé entendre de la musique en mangeant

Du jambon

J'aurais juré en allemand je vous le jure

Lorsque vous m'auriez surpris embrassant à pleine bouche

Cette servante rousse

Vous m'auriez pardonné dans le bois aux myrtilles

J'aurais fredonné un moment

Puis nous aurions écouté longtemps les bruits du crépuscule