L'automne sur la Fagne

V. Vreuls

L'herbe jaune emmêlée aux bruyères profondes

Rayonne doucement sur la fange nacrée,

Et c'est, d'un bout du ciel à l'autre bout du monde,

La tristesse fuyante et rose de l'été.

Les noirs genévriers sont tendres et funèbres

Et les pins gris trempés d'une amère rosée;

Si tu veux y mouiller tes douces, douces lèvres,

Toute la solitude à ton coeur va monter.

Sur la calme lueur des bruyères profondes,

La jaune douceur des herbages fanés,

Si tu veux arrêter tes regards de colombe

Tout l'automne et le soir dans tes yeux vont passer.

La bruyère emmêlée à la rousse fougère

Brillera sur les eaux parmi l'herbe fléchie,

La fagne sur les monts s'étendra solitaire

Et l'ombre sourira secrètement fleurie.

Car, au fond de ton coeur, plus tendre et plus funèbre

Qu'au bord des longues eaux le noir genévrier

L'amour mortel étanche avec ses sombres lèvres

Le sang rose fuyant de l'automne embaumé.

A Venise la Perle, où des roses d'automne

Fleurissaient un mur gris sur l'eau qui sent la mer,

Le plus triste des jours souriait sans paroles

Au long des quais blanchis et des palais de pierre.

Le plus triste des songes et le plus souriant

Répandait l'ombre étroite des deux coins de sa bouche

Comme une arche abaissée où glisse le couchant

Dans Venise emperlée, à l'heur où rien ne bouge.

Le silence coulait avec l'eau qui déferle

Et l'air mystérieux sentait la fleur des mers,

Et les îlots nacrés trempaient comme des perles

Dans un lointain doré d'absinthe et de miel clair.

Le plus beau des minuits, le plus pâle matin,

Et les plus tristes roses, souriantes d'automne,

Et tant de campaniles, et les aspect marins

Des mâts penchés et noirs et des minces gondoles;

Et tant d'amères eaux jusqu'à son coeur montées,

Et la mort des palais au front inhabité

Ont mis la bouche d'ombre aux deux coins abaissés

De Venise la perle, sur mon coeur désolé.

Ah! l'air mystérieux sentait la fleur des mers

Et le silence étroit noyait l'âme profonde,

Et l'absinthe des eaux avec le miel de l'air

Du plus rose des soirs enivrait les colombes!...