Aux lilas

A. Flégier

I

Nous mettrons donc sur le contrat:

« Deux fois vingt, cela fait quarante. »

Si la chose est extravagante

Chacun au diable s'en ira.

C'est une habileté profonde:

Deux fois vingt! -- nous serons très-vieux.

Les gens riront à qui mieux mieux,

Mais nous nous moquerons du monde.

Pourvu qu'où puisse s'adorer,

Nous ne trouverons rien à dire;

Et puis, nous aimerons à rire,

Il est toujours temps de pleurer!

Je ne te dirai plus: « Mon âme, »

Cela sent trop son amoureux.

Il est gai d'être sérieux,

Et je t'appellerai: « Madame. »

Nous aurons, comme les oiseaux,

Un nid -- nouveau chaque semaine;

Une petite maison pleine

De baisers et de madrigaux.

Ou nous nous en irons, mignonne,

Faire la chasse aux papillons,

Et tresser dans tes cheveux blonds

Des lilas lilas en couronne.

II

Lilas, vos frissons sous le ciel doré

Sont contagieux et troublent les âmes;

En avril chacun est enamouré,

Vous pour la rosée, et nous pour les femmes.

Lilas, nous aimons vos premiers parfums

Comme nous aimons un premier sourire,

Et nos cœurs, ainsi qu'aux amours défunts,

Quand vous vous fanez pleurent sans rien dire.

Quand les bruits du jour se sont apaisés,

Votre doux murmure au vent des soirées

Accompagne bien le bruit des baisers

Que nous mendions à nos adorées.

III

Ma chère, au prochain mois d'avril,

Si le hasard nous prête vie,

Nous reviendrons du long exil

Où l'hiver triste nous convie.

Hors de ces grands murs étouffants

Qui cacheraient l'azur splendide,

Nous courrons comme deux enfants,

Sans morne pensée, et sans ride.

Tes yeux éclatants reluiront

Au travers de ta chevelure,

Dont le flot baignera ton front

Qui n'a tristesse ni souillure.

Vous abriterez notre nid,

Ô branches vertes et flexibles,

Et nos baisers dans l'infini

S'évanouiront invisibles.